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Analyses & Défis – L’assurance à l’épreuve de la mondialisation

Posté par Pierre-Charles Pradier | juin 2026 | Article, N° 146

Analyses & Défis – L’assurance à l’épreuve de la mondialisation

La mondialisation des économies a permis une extraordinaire baisse des coûts grâce à la division internationale des processus productifs et à l’exploitation des avantages comparatifs : les économies sont devenues plus interdépendantes, les chaînes de valeur se sont allongées, au point que sont apparus des points de blocage, suivant le titre de l’ouvrage d’Edward Fishman (à paraître en français sous le titre La nouvelle guerre économique) qui présente les leviers de la puissance américaine sur le reste du monde, et l’idée d’un nouveau triangle d’impossibilité : un État ne peut pas simultanément maximiser les bénéfices de l’interdépendance économique, préserver sa sécurité économique et s’engager dans une compétition géopolitique. Il faudrait donc choisir. Et précisément, pendant la mondialisation, nous avons choisi la baisse des coûts, avec pour corollaire une montée des risques nés de l’interdépendance. Aujourd’hui la mondialisation des risques semble menacer la mondialisation tout court, et ce n’est pas qu’un jeu de mots : Minsky avait décrit un paradoxe de la tranquillité, où la croissance économique engendre des déséquilibres qui finissent en crise financière ; de la même manière, l’ouverture commerciale produit des interdépendances qui constituent autant de risques : la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine, et maintenant dans le golfe Persique ont été des jalons dans la prise de conscience progressive de la nécessité de se distancier des partenaires commerciaux susceptibles d’exercer des pressions (derisking) et de relocaliser ses approvisionnements en pays alliés (friendshoring).

Le politique s’est volontiers saisi de cette idée : le chef de l’État n’a cessé depuis son premier mandat d’évoquer la souveraineté européenne comme réponse à la montée des risques mondiaux, notamment dans son discours de la Sorbonne. Toutefois les déclinaisons concrètes de ce concept sont ponctuelles, notamment en matière de défense avec le fonds européen, les projets binationaux, mais aussi avec des plans pour les batteries, les semi-conducteurs, et des instruments législatifs en matière commerciale ; ainsi, le gros de la mise en œuvre est laissé aux entreprises. L’article de François Beaume dans ce dossier restitue le travail d’identification et d’atténuation des risques mené depuis une décennie dans les entreprises dont la chaîne logistique est exposée à l’international ; Oliver Wild dessine pour sa part le travail qui reste encore à faire par les gestionnaires de risques pour répondre à ces nouveaux enjeux.

La situation des entreprises d’assurances dans ce contexte est particulièrement intéressante : Renaud Dumora et Arnaud Lebreton évoquent une asymétrie, puisque les passifs sont sensiblement moins internationalisés que les actifs. C’est donc par l’actif que les assureurs se diversifient, et à l’international qu’ils sont allés chercher du rendement. Les investisseurs comme les superviseurs ont toutefois un biais domestique parfaitement rationnel qu’il faut apprivoiser, c’est pourquoi les assureurs doivent développer des méthodes de contrôle des risques innovantes et fiables – l’article fait le point notamment sur l’actualité des normes comptables et prudentielles dans ce domaine.
À la réflexion, la faible internationalisation des passifs pourrait cependant être un effet de nomenclature : dans son inventaire méticuleux des coûts de la guerre dans le Golfe, Babak Tavassolie montre que les effets indirects, via la hausse des prix, des taux et la baisse de l’activité à l’échelle du monde, vont dépasser largement les effets indirects pour les assureurs qui ont souscrit des risques dans la région.

On pourrait ajouter que les risques des entreprises sont désormais souvent liés à une cause externe : la perte d’exploitation due au défaut d’un sous-traitant et les risques cyber engendrent des passifs correspondant certes aux pertes potentielles d’une entreprise française, mais la cause prochaine – sous-traitant défaillant ou attaquant cyber – peut se situer à l’étranger. Ainsi les statistiques sous-estiment-elles la croissance de l’exposition aux risques internationaux, et la mondialisation effective des bilans des assureurs. Cette nouvelle forme de mondialisation représente autant une opportunité qu’une menace pour les assureurs. Une opportunité notamment parce que les assurés ont autant besoin de conseil que d’assurance : toutes les entreprises n’ont pas les moyens de mener à bien l’audit de leur chaîne logistique et de leurs risques concrets, et beaucoup auront donc besoin d’un accompagnement pour répondre aux risques abstraits identifiés par les baromètres dont Aurélien Fortin fait la synthèse. C’est en particulier le cas pour le risque cyber : on sait que les entreprises ont besoin d’être accompagnées pour y faire face. Le cas du risque cyber mérite toutefois une mention particulière, non pas seulement parce qu’il est d’une actualité évidente, et parce que l’intelligence artificielle fait craindre la multiplication des demandes de rançon, mais bien parce qu’il constitue une menace qui pourrait s’avérer inassurable à moyen terme. Comme on sait, les attaques cyber sont facturées aux entreprises par des criminels installés à la périphérie de notre Europe. L’assurance est pour l’instant un moyen commode de mutualiser les pertes afin d’éviter les défaillances d’entreprises, mais on peut craindre que cela ne stimule la croissance de cette activité. Dans le cas de la piraterie maritime, on sait depuis l’Antiquité que la force est une solution plus durable que l’assurance ; pour la piraterie informatique, la question des limites de notre tolérance finira par se poser. Et plus généralement, la mondialisation des risques pose le problème de la prévention : on voit bien que les assureurs y contribuent de manière efficace à l’échelle microéconomique par leurs actions de conseil, de service et d’assurance proprement dite ; toutefois cette contribution peut trouver des limites quand les indemnités alimentent l’aléa moral. Si c’était le cas, ce serait au politique de se manifester de manière décisive.

Pour l’heure, les assureurs assurent, les gestionnaires de risques gèrent et les honnêtes citoyens n’ont même pas conscience du travail qu’on fait pour eux : avant la mondialisation, on disait qu’« on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ». La mondialisation nous a appris des proverbes d’ailleurs : celui qui veut qu’« un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse » semble particulièrement bien vu pour décrire l’activité du secteur de l’assurance.

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