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L’assurance, acteur central de la cohésion économique et sociale – Entretien avec Fabrice Heyriès, directeur général, AG2R LA MONDIALE

Posté par Revue Risques | juin 2026 | Entretien, N° 146

L’assurance, acteur central de la cohésion économique et sociale – Entretien avec Fabrice Heyriès, directeur général, AG2R LA MONDIALE
Entretien réalisé par Jean-Hervé Lorenzi, directeur de la rédaction, et Gilles Beneplanc.

Risques : Quel rôle l’assureur joue-t-il dans notre société ?

Fabrice Heyriès : Les assureurs jouent un rôle fondamental pour permettre aux personnes de se protéger et de protéger leurs biens contre les aléas qui pourraient survenir tout au long de leur vie. Par la mutualisation des risques qui est le socle de ce modèle, ils contribuent à une forme de stabilité que les pouvoirs publics ne peuvent pas garantir seuls ou avec la même efficience. Ce rôle est d’autant plus central aujourd’hui, alors que les risques systémiques se multiplient : changement climatique, cybersécurité, vieillissement démographique… Au-delà de cette mission de protection, notre rôle est aussi d’être un acteur au service de l’intérêt général. Par l’investissement stratégique de nos actifs, nous finançons l’économie productive et dynamisons les territoires, à l’échelle nationale et européenne. Et plus nous assurons des risques de long terme, plus nous sommes en mesure d’augmenter la prise de risque sur cet actif pour contribuer encore davantage à la croissance et l’emploi.

Risques : Quel regard portez-vous sur notre rapport aux risques ?

Fabrice Heyriès : Ces dernières années, notre aversion au risque n’a cessé de s’accroître et avec elle les attentes adressées tant aux pouvoirs publics qu’à l’assurance. Le paradoxe français est peut-être que ce besoin de plus en plus de protection a fini par occulter la conscience de son coût. Or, nous ne pouvons pas collectivement rester dans le déni lorsque celui-ci a un tel impact financier pour la collectivité et les assurés. Notre métier d’assureur, c’est justement de gérer l’instabilité et la hausse du risque, en adaptant notre offre, la mutualisation permettant à chaque fois de proposer à chacun les meilleures conditions. S’agissant de notre métier de gestionnaire d’actifs, nous réévaluons progressivement notre stratégie d’allocation. Historiquement prudente, notre approche rendement/ risque évolue. Le marché rémunère mieux le risque et nos clients sont en quête de rendements plus attractifs. C’est pourquoi nous réorientons nos investissements, notamment vers les actifs privés. La duration de nos portefeuilles nous permet d’assumer des investissements moins liquides mais potentiellement plus rémunérateurs. Les initiatives gouvernementales, telles que Tibi III, sont encourageantes. Après avoir mobilisé plus de 16 milliards d’euros depuis 2020, ce nouveau volet de l’initiative pour 2027-2030 vise à pérenniser l’investissement des institutionnels dans la tech non cotée. C’est une direction pertinente mais ces dispositifs ne sont que des incitations et ne résolvent pas les défis structurels. Pour financer sa souveraineté industrielle et énergétique, l’Europe doit impérativement donner aux assureurs les moyens d’y participer pleinement.

Risques : Le secteur de l’assurance a-t-il bien absorbé le choc de la remontée des taux ?

Fabrice Heyriès : Globalement, on peut dire que le secteur de l’assurance a bien géré ce virage, qui revenait à assumer un risque nouveau pour l’assureur. Contrairement à ce que certains redoutaient, la remontée des taux d’intérêt n’a pas mis les acteurs du secteur en difficulté, et les risques de rachat en assurance-vie se sont atténués. Bien au contraire, si l’on observe de près les résultats 2025 réalisés par les sociétés d’assurance, nombre d’entre elles ont atteint des résultats records. En fait, la période de taux très bas a eu des effets plutôt vertueux, chacun s’appliquant à durcir son cadre de souscription et améliorer sa rentabilité technique. La remontée des taux a ensuite amplifié ces effets en boostant les produits financiers.

Risques : Quelle est la spécificité du modèle des institutions de prévoyance ?

Fabrice Heyriès : Nous sommes un modèle mixte à la fois dans l’univers paritaire et dans celui des mutuelles. Nous sommes en quelque sorte un mélange de tous les modèles. L’intérêt des groupes de protection sociale, c’est la légitimité de leur gouvernance qui vient des partenaires sociaux. Concrètement, les partenaires sociaux assument une mission d’intérêt général, tout cela dans des conditions de libre concurrence. Nous réalisons globalement les mêmes missions que les autres assureurs mais nous le faisons en recherchant un niveau de lucrativité limité, en développant des services d’accompagnement pour les salariés, ou encore pour les branches professionnelles, dans une logique affinitaire. Grâce aux recommandations au niveau des branches, nous pouvons mutualiser les risques sur de très grands ensembles de salariés. Cela permet aux petites entreprises d’obtenir des garanties et des tarifs proches de ceux dont bénéficient les grandes entreprises ; cela constitue aussi une forme de solidarité organisée par les partenaires sociaux. La priorité aujourd’hui pour les institutions de prévoyance est d’accroître leur compétitivité, notamment en baissant leurs frais de gestion. La baisse a déjà été amorcée. Nous sommes plutôt bien positionnés par rapport aux assureurs et aux mutualistes, mais il faut certainement aller plus loin dans cet effort.

Risques : Les mutuelles parviennent-elles encore à préserver leur proximité avec le public ?

Fabrice Heyriès : La proximité avec nos clients est au fondement de notre modèle mutualiste et garantie par notre gouvernance. Cependant, la généralisation des contrats collectifs de santé et de prévoyance a transformé cette relation. Alors que la relation individuelle est naturellement plus étroite dans une logique affinitaire, le contrat collectif place l’employeur au centre, et non plus directement l’individu. Les mutuelles travaillent activement à renouveler ce lien direct. Nous y parvenons, par exemple, en renforçant notre proximité avec les professions libérales, les indépendants et les retraités.

Risques : Comment analysez-vous les débats autour du régime obligatoire de l’Assurance Maladie ? La « Grande Sécu » est-elle une option viable ?

Fabrice Heyriès : Pour mémoire, la « Grande Sécu » est un projet de réforme du système de santé français visant à donner à l’Assurance Maladie un rôle plus important dans le remboursement des soins, au détriment des complémentaires santé.

Le concept de « Grande Sécu » peut paraître attrayant à première vue, mais il ignore la complexité de notre système de santé. Le véritable enjeu n’est pas tant « qui paie », car ce sont in fine les Français qui assumeront la charge, que ce soit via la Sécurité sociale, les contrats complémentaires ou le reste à charge. L’essentiel est ailleurs : il concerne l’efficacité et l’accessibilité de notre système de santé pour tous les citoyens. Les complémentaires jouent un rôle crucial, bien au-delà du simple remboursement, car elles apportent des réponses adaptées aux besoins réels et améliorent l’efficience globale. Des modèles alternatifs, comme le « bouclier sanitaire », émergent ; mais, là encore, la mise en oeuvre reste complexe et sa pertinence discutable D’autres projets visent à revoir les conditions dans lesquelles les assureurs exercent leur métier. Par exemple en exigeant plus de solidarité, notamment par l’augmentation du plafond de la complémentaire santé solidaire (C2SS). Certains évoquent aussi un décroisement de responsabilité entre l’AMO et l’AMC. En tout cas, il n’y a pas de modèle idéal qui permette au système de santé de fonctionner sans que l’Assurance Maladie, comme les organismes complémentaires, aient pleinement leur place et agissent en complémentarité. Ce qui est en tout cas incontestable, c’est l’instabilité permanente dans laquelle nous opérons. Or l’assureur, pour bien faire son métier, a besoin de stabilité pour apprécier les risques, s’engager sur des garanties et des tarifs qui dépassent souvent le cadre annuel, et investir pour le client et la qualité de service. Il doit connaître les règles du jeu lors de la détermination des tarifs. Si les règles évoluent sans cesse et qu’il n’y a plus de lisibilité sur l’avenir, cette mission ne peut être remplie correctement et cela se fait au détriment des assurés.

Risques : Quel regard portez-vous sur la question de la dépendance qui va nécessiter des investissements massifs compte tenu du vieillissement de la population ?

Fabrice Heyriès : La dépendance est un défi sociétal majeur, et je ne crois pas à une solution qui reposerait uniquement sur la dépense publique ; ce serait irréaliste dans le contexte actuel. L’assurance peut apporter un complément efficace. La dépendance se prépare et nécessite un effort d’anticipation dès la vie active. Or, l’âge moyen de souscription des contrats est actuellement de 62-63 ans. À cet âge, le risque de survenance étant plus proche, les tarifs sont plus élevés, ce qui les rend moins attractifs. Il est indispensable de faire preuve de davantage de pédagogie sur le sujet pour inciter nos concitoyens à anticiper l’avenir. Au-delà de la dépendance, le vieillissement démographique impacte l’ensemble de nos métiers : augmentation des frais de santé liés aux pathologies chroniques, défis de financement de la retraite et de la transmission. Ma conviction est que l’assureur de personnes doit devenir un véritable partenaire de vie, accompagnant l’assuré à travers toutes ses transitions : professionnelles, familiales, sanitaires, et patrimoniales. C’est la promesse de notre modèle de relation globale et durable, fondé sur un accompagnement de qualité, une vision à long terme et des tarifs justes.

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