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Le temps des choix décisifs : préparer la France et l’Europe aux risques systémiques – Entretien avec Éric Lombard, Ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Posté par Revue Risques | juin 2026 | Entretien, N° 145

Le temps des choix décisifs : préparer la France et l’Europe aux risques systémiques – Entretien avec Éric Lombard, Ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique
Entretien réalisé par Jean-Hervé Lorenzi, Pierre Bollon, Bertrand Labilloy, Sandrine Lemery, Pierre-Charles Pradier.

Risques : Quels sont les principaux risques pour la société française contemporaine ?

Éric Lombard : Le risque géopolitique me semble central, d’autant plus qu’il est multidimensionnel. La Russie d’abord : il y a une stratégie claire de reconstitution de l’Union soviétique de la part de Vladimir Poutine. Cela vise l’Ukraine, mais aussi des pays membres de l’Union européenne. Ne soyons pas naïfs sur les intentions du chef d’État russe et surtout, dotons-nous des moyens matériels et stratégiques d’y répondre. Concrètement, nous devons poursuivre deux objectifs : un cessez-le-feu en Ukraine et un accord de paix. Ces deux objectifs sont incertains, à plus forte raison le second. Seule certitude : nous ne les atteindrons que si la politique de sanctions est suffisamment efficace pour que les Russes ne disposent plus d’une marge de manoeuvre suffisante pour agir à leur guise.

Le volet géopolitique commande également de regarder avec lucidité l’état de nos relations avec les États- Unis, notre allié historique. Donald Trump fait de l’incertitude géopolitique son levier de négociation, attitude dont nous faisons parfois les frais. Si les États-Unis ont toujours le souhait de préserver la stabilité de l’Occident, on ne peut ignorer leur volonté d’autonomisation stratégique. Celle-ci doit, en réponse, également conduire à l’autonomie stratégique de l’Union européenne, qui ne progresse pas assez vite. La transformation de l’Europe en puissance capable de faire face aux autres puissances doit concerner non seulement l’Union européenne mais aussi les Britanniques, les Norvégiens et les Canadiens.

On peut en outre évoquer les risques géopolitiques liés aux événements au Moyen-Orient et notamment en Iran, où la situation est très incertaine à l’heure où nous parlons. N’oublions pas que les missiles iraniens ont la capacité de nous atteindre, il faut avoir à l’esprit ce risque.

Mérite également d’être relevé le risque que fait courir à notre industrie la conjonction de la volonté américaine de rapatrier sur son territoire des productions essentielles et la volonté chinoise de prendre plus de 50 % des parts du marché mondial dans la plupart des filières. Ce dernier point apparaît explicitement dans la stratégie chinoise. Elle s’avère déjà payante : dans plusieurs branches industrielles, ce pays a pris de l’avance sur ses concurrents. L’État chinois a très bien compris qu’une puissance forte dépend de la force de son industrie. La France subit déjà les conséquences de cette ambition, l’Allemagne également. Prenons l’exemple du secteur automobile. L’industrie automobile allemande, pourtant historiquement rayonnante, perd des parts de marché en Chine et dans le reste du monde. Elle devra se montrer très vigilante sur le marché européen. Pour faire face à ce défi, il nous faut protéger collectivement l’industrie européenne.

Risques : Quels outils mobiliser pour sauvegarder l’Europe ?

Éric Lombard : En ces circonstances particulières, les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), comme celles de l’ONU, ne sont plus opérantes. Elles ne sont plus respectées ni par les États-Unis, ni par la Chine. Nous gagnerions à mettre en place des quotas d’importation et des tarifs douaniers sur nos industries clés, à l’image de ce que nous avons décidé collectivement pour le secteur de l’acier. Nous devons étendre cette logique à d’autres filières afin de réindustrialiser, d’investir, d’innover, de stimuler l’activité économique.

Clément Beaune a fait travailler le Haut-commissariat à la stratégie et au plan sur « l’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois ». Le rapport, publié en février dernier, montre qu’il est nécessaire dans des secteurs ciblés de nous protéger ; je préconise un mix de tarifs et de quotas, à doser selon les secteurs, tout en maintenant avec la Chine un dialogue exigeant. L’Union européenne a élaboré un projet de Buy European Act qui doit être adopté sans délai ; la Chine et les États-Unis ont des textes depuis bien longtemps.

Toujours est-il que la réponse ne peut être qu’européenne, au sens large. Nous devons continuer à travailler avec les Anglais sur le plan militaire, mais également avec les Canadiens et les Norvégiens. Il est important de garder espoir dans nos capacités, nous partons avec de grands atouts. En matière spatiale, nous allons pouvoir déployer, grâce à MaiaSpace, filiale d’ArianeGroup, un lanceur récupérable. Dans le domaine du quantique et de l’intelligence artificielle, plusieurs acteurs européens sont réputés. Il en va de même concernant les data centers. Nous restons parmi les leaders mondiaux dans un certain nombre de domaines. Gardons cela à l’esprit et croyons en nos chances de succès.

Risques : Qu’en est-il des risques climatiques ?

Éric Lombard : Ils seront plus graves, à long terme, que n’importe quel autre risque. On assiste à une série de régressions politiques sur le sujet qu’on ne peut que déplorer. La lutte contre le dérèglement climatique demeure cependant une priorité pour les Chinois, qui ont décidé de décarboner leur économie. Ils sont conscients des effets délétères de la pollution sur la santé. En revanche, côté américain, nous assistons à des reculs considérables. À nous, Européens, de faire les bons choix. Je regrette le discours de certains industriels soulignant que la réglementation serait trop contraignante. Elle reste nécessaire pour tenter d’absorber un choc d’une ampleur telle qu’il met en péril l’avenir. Cet ensemble de normes contribue à ce que les générations futures puissent évoluer dans un monde vivable. C’est notre responsabilité collective d’atteindre cet objectif. La question de la lutte contre le réchauffement climatique ne doit jamais passer au second plan. La réponse politique aux risques climatiques est aussi un levier de développement économique. Bien accompagnées, les entreprises pourront se transformer et repenser le partage de la valeur. Loin des discours décroissants, les Européens peuvent sortir par le haut de cette crise.

Risques : Comment conserver une vision de long terme dans un monde instable ? Dans quelle mesure l’assurance peut-elle nous aider à cultiver cette vision ?

Éric Lombard : Le sujet du long terme est porté par les industriels, tout cela dans un environnement économique et politique incertain par essence. La patience est un facteur clef de succès. Souvenons-nous du Rafale, qui est un succès majeur, en dépit des critiques qu’il a pu essuyer durant des années. À côté des industriels, il y a des investisseurs dont font partie les compagnies d’assurance-vie.

En revanche, le long terme semble avoir disparu de la vision européenne et au niveau national, même si la France, depuis le discours du président de la République à la Sorbonne porte une vision longue et transformatrice de l’Union. Nos dirigeants politiques ne se projettent pas assez – d’ailleurs, peu d’outils leur permettent de le faire. Or, pour composer au mieux avec les multiples défis de notre temps, nous devons impérativement concevoir un outil public de projection sur ce que sera l’Europe dans vingt ou trente ans. Nos dirigeants devraient s’inspirer de la capacité de l’assurance et de la réassurance à se projeter dans le monde de demain. J’avais assisté, dans le cadre de l’association de Genève, à une simulation d’une pandémie qui expliquait que cette dernière pouvait s’étendre au monde entier en trois semaines. C’était il y a vingt ans…

Nous avons tendance à penser que le caractère imprévisible de la situation mondiale est une spécificité de notre époque. Mais lorsque j’étais jeune, l’avenir nous semblait déjà très incertain, peu lisible. Et pour cause : les États-Unis et la Russie entretenaient des relations extrêmement tendues sur fond de guerre froide. Chaque dirigeant, qu’il exerce des fonctions politiques ou qu’il soit à la tête d’une entreprise, doit s’employer à préparer activement l’avenir. La Caisse des dépôts, que j’ai dirigée entre 2017 et 2024, a une forte culture de la planification. Cela se comprend aisément : la Caisse représente 1300 milliards d’euros de bilan. Nous avions établi plusieurs scénarios, selon deux axes, selon que le monde soit coopératif ou non. En fonction des scénarios envisagés, nous analysions les potentiels impacts économiques. Nous réalisions également des stress tests très approfondis.

Outre l’intensification d’une réflexion prospective, il est indispensable que l’Europe fasse évoluer sa gouvernance et aille encore plus loin dans les coopérations renforcées. Ces dernières doivent inclure des pays qui ne font pas partie de l’Union européenne. Par exemple, en matière de défense, il serait judicieux d’associer les Britanniques, et d’autres, à nos réflexions. De même que nous pourrions échanger mieux avec les pays du nord de l’Afrique en matière de développement et de gestion des flux migratoires.

Risques : Quel rôle pour le politique dans ce contexte si particulier ?

Éric Lombard : Le premier devoir qui s’impose aux politiques, c’est de dire la vérité aux Français. À mon avis c’est parce qu’ils ne disent pas ce qu’il faudrait faire qu’ils sont impopulaires. Et non l’inverse, car les Français ne sont pas dupes. Par exemple, il est urgent de parler de la dérive des dépenses publiques pour adopter au plus vite des mesures fortes, sans quoi la pérennité de notre modèle social s’en trouvera inéluctablement menacée. Il faut aussi avoir la lucidité de dire que les fonds de pension constituent un système utile pour compléter la répartition. Toutefois, en l’état, nous n’avons pas de place au sein de notre architecture des charges sociales pour y insérer des fonds de pension qui seraient obligatoires. Je parle bien de fonds de pension qui seraient profitables à tous et pas seulement aux personnes disposant déjà d’un patrimoine important. Assumons donc que dans le financement de la retraite, l’épargne longue est indispensable.

Nous devons aussi tenir un discours de vérité en matière de gestion des comptes publics. Actuellement, les dépenses liées à la retraite et la santé représentent plus de 46 % des dépenses publiques, tout cela étant en grande partie financé par l’impôt. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’on va mettre en place un plan d’austérité, mais simplement de s’assurer que l’on aura une croissance maîtrisée de l’ensemble de nos dépenses publiques. Il n’est pas question de baisser la dépense de santé, mais plutôt de faire en sorte qu’elle n’augmente pas de 4 % mais plutôt de 2 % par an. Cette meilleure gestion des finances publiques est indispensable pour épargner les entreprises qui se voient transférer des charges financières de plus en plus importantes, ce qui risque à terme de les mettre en difficulté.

Il faut aussi tordre le coup à certaines idées reçues. Prenons l’exemple de la présentation des comptes de l’État. Les comptes d’affectation spéciale retraites font croire que l’on dépense beaucoup pour l’Éducation nationale alors qu’en réalité on dépense surtout pour la retraite des instituteurs et des professeurs.

Risques : Comment percevez-vous les élections présidentielles de 2027 ?

Éric Lombard : La démocratie parlementaire fonctionne bien si l’on tient compte d’un Parlement fragmenté et surtout si l’on cherche à établir des accords de coalition qui peuvent être à géométrie variable. Lorsque j’étais ministre, je n’ai rencontré aucune difficulté avec le Parlement. Preuve en est : nous sommes parvenus à faire voter un budget en l’espace d’un mois. Le discours consistant à dire que l’on ne peut pas travailler sereinement avec le Parlement actuel me semble totalement erroné. Dans l’espace central qui va du Parti socialiste aux Républicains, il est possible de trouver des accords sur un grand nombre de priorités : sécurité internationale, industrialisation, enseignement supérieur, Europe, sécurité intérieure.

De façon plus globale, on a tendance à penser que les Français ne dialoguent plus et ne sont plus capables de coopérer autour de grands projets. La réalité du terrain dément avec force ce constat. Un groupe donne un bon exemple de la persistance de cet esprit de coopération : les Chantiers de l’Atlantique. Compte tenu du succès de leurs navires, ils devaient étendre leurs usines. Pour ce faire, il fallait modifier une route nationale. Non seulement les parties prenantes sont arrivées à un accord mais tout a été réalisé en six mois. C’est bien la preuve que notre société est encore capable de coopérer sur des enjeux partagés.

Je crois profondément que nous pouvons installer en France une culture du compromis et de la coalition, comme celle qui fonctionne en Allemagne. La classe politique y est prête et les Français sont fatigués du dogmatisme et des affrontements stériles.

Les entreprises doivent aussi jouer pleinement leur rôle dans le débat public. Je pense tout particulièrement aux assureurs qui sont confrontés à tous les sujets majeurs : dérèglement climatique, épargne, retraite, etc. D’ailleurs, je reste convaincu que les assureurs capitalistes peuvent autant s’engager sur ces grands sujets de société que les assureurs mutualistes. Le rôle protecteur du secteur devrait être davantage mis en avant. Plus encore, nous devrions mettre en lumière la capacité du secteur à prévenir les risques, a fortiori à l’heure de leur intensification.

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