Entretien réalisé par Jean-Hervé Lorenzi, François-Xavier Albouy, Pierre Bollon, Arnaud Chneiweiss, Sandrine Lemery, Ecaterina Nisipasu, Pierre-Charles Pradier, Philippe Trainar et Mathilde Viennot,

Risques : Que représente pour vous le risque ? Traverse-t-on aujourd’hui une période d’accroissement des risques ?

Florence Lustman : Ce qui caractérise le risque pour l’assureur, c’est qu’il est intrinsèquement prospectif. Dans le risque, il y a de l’aléa, de l’incertitude, et donc une notion de projection. On est à la frontière de la science-fiction, à l’opposé d’une perspective historique. La crise actuelle nous le rappelle d’ailleurs douloureusement, le risque implique d’anticiper et d’être imaginatif. C’est ce qui fait peut-être la spécificité de l’assurance par rapport à d’autres professions, qui ont une vision beaucoup plus rétrospective du risque.

D’un point de vue plus philosophique, on peut dire que le risque est inhérent à la vie humaine parce qu’il est inhérent à toute activité, à toute action. D’où l’importance d’essayer de baliser ce risque pour permettre à tous de prendre des initiatives, d’avancer, d’innover. C’est dans ce cadre-là que se situe le métier de l’assureur ; il est celui qui sécurise l’action et qui se situe donc aux avant-postes des actions personnelles mais aussi des évolutions sociales. Et il est donc essentiel pour lui d’adapter ses produits pour permettre à la société d’évoluer. Pour les assureurs, les capteurs sociétaux sont très importants ; nos métiers consistent traditionnellement à agréger, gérer et analyser des données pour comprendre les phénomènes en cours et les risques qu’ils impliquent. Cette position de vigie nous donne la possibilité d’éclairer les débats sociétaux. Nous le faisons par exemple avec la réflexion que nous avons lancée sur un nouveau régime de catastrophe sanitaire. Elle est aujourd’hui très demandée par l’opinion publique mais aurait été inimaginable il y a encore quelques mois !

Maintenant, y a-t-il plus de risques aujourd’hui qu’hier ? Difficile de répondre, mais ce qui est sûr c’est que les risques évoluent aujourd’hui très vite et que notre perception de ces risques évolue également. Encore une fois, personne n’avait anticipé la crise que nous vivons actuellement avec le Covid-19. Qui aurait cru il y a encore quelques mois qu’une pandémie d’envergure mondiale allait totalement bouleverser nos économies et confiner la moitié de la population mondiale ? Soyons honnêtes : personne. Et cela prouve bien que le risque est évolutif et oblige nos sociétés à s’adapter en permanence. Il y a aussi le risque climatique, qui a fait une entrée fracassante dans nos préoccupations quotidiennes ces dernières années, et à raison. Le rapport Global Risks 2020 du Forum économique mondial de Davos a inscrit par exemple, pour la première fois, le réchauffement climatique et l’absence d’action sur le climat au premier rang des risques auxquels est confronté le monde. C’est un tournant majeur. Ce que je note aussi, c’est, dans les organisations, une attention toujours plus grande portée aux risques nouveaux que l’on connaît peu, mais aussi une sorte d’aveuglement pour les risques qui se sont matérialisés dans le passé. On tend à s’intéresser de plus en plus aux nouveaux risques technologiques mais à oublier un peu le bon vieil incendie… On tend aussi à oublier de se poser des questions de bon sens. Prenons un exemple : aujourd’hui nous sommes dans un univers de taux exceptionnellement, et assez durablement, bas. On en oublie de s’interroger, me semble-t-il, sur les risques liés à ces taux bas : que se passe-t-il si les taux remontent subitement ? Car finalement, plus on est bas, plus on a un risque de les voir remonter. Nous n’arrivons pas non plus à répondre à la question de savoir à quoi ressemblerait la société européenne après dix ans de taux zéro ? Nous n’avons pas de réponse sociétale à cette question pourtant essentielle.

Risques : Sur le coronavirus, les pouvoirs publics ont demandé à la FFA de lancer une réflexion sur la création d’un régime de catastrophe sanitaire. Où en êtes-vous ?

Florence Lustman : En effet, nous travaillons avec le gouvernement à la mise en place d’un nouveau régime d’assurance pour aider nos compatriotes à faire face à des risques sanitaires majeurs comme le Covid-19. La crise actuelle a montré les lacunes de nos systèmes de protection actuels, notamment en ce qui concerne les pertes économiques des petites entreprises. Nous avons été pilotes sur ce sujet et avons lancé un groupe de travail dès le mois de mai. Nous travaillons actuellement avec le Trésor et les parlementaires et devrions être en mesure de présenter un projet ficelé à l’été.

Risques : La crise a été d’une très grande violence pour tous les secteurs et l’assurance ne sera pas épargnée. Quel bilan en tirez-vous à ce stade ?

Florence Lustman : Il est certain que notre secteur sera durement touché. Il y a un impact financier déjà, puisque nous avons perdu plus de 260 Md€ d’actifs avec la chute des marchés financiers. Un impact économique aussi avec une explosion de la sinistralité dans certaines branches à cause du virus, notamment en prévoyance et en santé. Par ailleurs, les assureurs ont joué à plein la carte de la solidarité puisqu’ils sont allés bien plus loin que leurs contrats pour aider leurs assurés et nos compatriotes dans cette crise. Ils ont fait au total un effort de plus de 3,2 Md€, dont 1,5 Md€ d’investissements pour aider à la relance de certains secteurs et 1,7 Md€ au titre de gestes de solidarité extracontractuels. C’est beaucoup et bien plus que ce que font la plupart des autres secteurs contrairement à ce que l’on entend ! Je note que nous sommes d’ailleurs les seuls à avoir abondé le Fonds de solidarité de l’État en faveur des PME.

Je ne pense pas qu’il faille en chercher un titre de gloire mais cela prouve que nous sommes une profession à la fois sérieuse et très solidaire. Nous avons conscience de notre rôle social et l’assumons pleinement, mais dans la limite de nos capacités. Car notre priorité, c’est évidemment de protéger nos bilans et donc notre capacité à protéger nos assurés et leur épargne. Les autorités de régulation française et internationales l’ont d’ailleurs rappelé.

Mais il y a aussi un impact sur notre fonctionnement interne qu’il ne faut pas oublier. Cette crise a prouvé à tous que nous étions un service essentiel, reconnu comme tels par l’État, et que nous étions capables d’assurer la continuité de nos activités dans un environnement très dégradé. Nous avons réussi à mettre 150 000 collaborateurs en télétravail en 48 heures au début du confinement, une prouesse ! Et nos entreprises ont été particulièrement innovantes pour continuer à gérer plus de 20 000 sinistres chaque jour confiné.

Risques : Les statistiques indiquent qu’il y a beaucoup plus de catastrophes naturelles aujourd’hui qu’il n’y en avait il y a seulement quarante ans. Quelle réponse les assureurs peuvent-ils apporter aussi dans ce domaine ?

Florence Lustman : Absolument, et c’est pourquoi nous préparons là aussi une réforme du régime des catastrophes naturelles. Il me semble important de rappeler toutefois que nous disposons d’un très bon régime, qui bénéficie à tous, métropolitains et habitants des outre-mer grâce à la mutualisation des risques. Ce que nous notons en tout cas, c’est que, pour les assureurs, la facture des sinistres climatiques augmente d’année en année. Le coût annuel moyen est passé de 1,2 Md€ dans les années 1980 à 3,2 Md€ aujourd’hui et il pourrait atteindre 6,6 Md€ dans vingt-cinq ans. Pour que cela reste soutenable, il faut améliorer le régime existant. Premier constat : seulement 30 % des terres agricoles cultivées sont assurées aujourd’hui. C’est très peu. Cela pose un vrai sujet en matière d’approvisionnement ; que se passe-t-il si ces terres sont de plus en plus touchées par les sécheresses à l’avenir ? Nous menons des discussions avec le ministère de l’Agriculture pour trouver une solution et assurer ces 70 % de terres qui ne le sont pas aujourd’hui. Nous pensons également qu’il faut réformer la gouvernance du fonds Barnier, qui devait initialement servir exclusivement à financer des actions de prévention. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ensuite, il faut se préoccuper des territoires d’outre-mer qui sont deux fois plus exposés et deux fois moins assurés que la métropole. Se pose aussi la question de la prévention, de la qualité de la construction. En matière de prévention, nous pensons qu’il faudrait organiser de plus en plus des journées « japonaises », c’est-à-dire des simulations en grandeur réelle sur les territoires les plus touchés pour apprendre les bons gestes aux populations. Sans aller dans les outre-mer, on voit que dans l’Hexagone aussi certaines communes sont particulièrement sujettes aux inondations et aux événements naturels. Il y aurait un vrai intérêt à organiser de telles journées dans ces communes. Il y a de la pédagogie à faire pour éviter des tragédies. Nous suggérons de faire aussi un grand retour d’expérience, pour tirer les leçons de toutes ces catastrophes à répétition, en mettant toutes les parties prenantes autour de la table, collectivités locales en tête, puisque ce sont elles qui accordent les permis de construire. Le gouvernement a annoncé qu’il voulait intensifier les contrôles de toutes les obligations déjà en vigueur en matière de construction. Cela me semble effectivement pertinent avant d’envisager de nouvelles règles.

Risques : La Banque centrale européenne et le Forum de stabilité financière s’interrogent sur la capacité du secteur de l’assurance à résister aux taux bas. Si nous restons sur des taux extrêmement bas, alors qu’on attend toujours une normalisation, cela peut-il affecter sérieusement l’assurance vie ?

Florence Lustman : Tout d’abord, il me semble important de préciser que les engagements pris dans les bilans ne sont nullement menacés. Nous avons deux fois plus de fonds propres que ce qui était initialement prévu par Solvabilité II et, surtout, les engagements qui sont pris aujourd’hui vis-à-vis de tous les assurés sont adossés à des actifs. Je rappelle que notre métier c’est d’assurer, de donner à chaque instant le meilleur conseil possible au client, donc à l’assuré. Ce qui change fondamentalement la donne, c’est qu’avant, nous avions un produit « couteau suisse » – le contrat en euros –, qui était à la fois rentable, garanti et liquide ; trois caractéristiques essentielles rassemblées dans un même produit, ce n’est pas tout à fait conforme à la théorie financière ! Dans un monde « normal », il faut choisir entre ces trois qualités, ce qui devient maintenant le cas. Le contrat en euros tel qu’on l’a connu est aujourd’hui proche d’un taux zéro et risque de passer demain à un taux négatif ; en termes de rendement il sera donc moins attractif. Il continue à rester liquide et sûr, ce qui est loin d’être négligeable. Mais dans cette nouvelle donne, où l’épargnant est maintenant obligé de choisir et d’exprimer ses préférences, l’enjeu majeur pour nous c’est la mutation des réseaux commerciaux et du métier. Il va falloir questionner le client sur son appétit au risque et sur son horizon de placement, l’aider à répondre à des questions auxquelles il n’était pas nécessairement habitué. Si nous obtenons des réponses éclairées à ces questions, nous pourrons proposer alors des produits adaptés aux besoins des gens. Ces produits existent déjà : les contrats en unités de compte bien sûr, le nouvel eurocroissance, le nouveau plan d’épargne retraite (PER) qui rencontre déjà un vif succès. Je note par ailleurs que le taux d’unités de compte dans les contrats qui ont été vendus en 2019 a considérablement augmenté. Bref, l’enjeu, pour les assureurs, ne se pose pas en termes de produits mais en termes de conseil adéquat aux clients. Il s’agira de leur faire comprendre que, dans un univers de taux négatifs, il faut affiner sa demande, pour que l’assureur puisse ensuite y apporter une réponse adaptée.

Risques : Si l’on passe à la phase suivante, la phase de normalisation, la transition vers la normalisation elle-même est-elle un enjeu pour l’assurance ?

Florence Lustman : Mario Draghi, alors président de la Banque centrale européenne (BCE), estimait que des taux très bas allaient relancer l’activité économique, la consommation… et donc les rentrées fiscales, ce qui permettrait aux États de se désendetter. En fait, on a plutôt l’impression que c’est l’inverse qui se produit. Quand les États sont très endettés, ils perdent le levier de la politique fiscale incitative puisqu’ils ne peuvent plus baisser les impôts et doivent rembourser leur dette. Les agents économiques comprennent cette situation et tendent alors à épargner davantage pour se protéger et maintenir leur niveau de patrimoine sur le long terme. Cela a des conséquences en termes de politique économique, pas seulement pour les entreprises. Pour cette simple raison, une brutale remontée des taux d’intérêt me paraît peu probable alors même que le mandat de la BCE, c’est la stabilité de la zone euro. J’imaginerais au mieux – et je l’appelle de mes vœux – une lente remontée des taux d’intérêt ; ce qui ne poserait aucun problème à l’assurance vie en particulier. Nous verrons ce que fera Christine Lagarde.

Risques : La Commission européenne propose un « pacte vert pour l’Europe » qui se chiffre en trillions d’euros, ce qui est un effort considérable en matière de lutte contre le changement climatique. Qu’en pensez-vous ?

Florence Lustman : Ce pacte a un effet direct sur la révision de Solvabilité II. C’est la raison pour laquelle j’avais demandé que ce sujet soit mis à l’ordre du jour de la réunion organisée par la Commission en janvier dernier à Bruxelles. Ce qui me préoccupe dans cette révision de Solvabilité II, c’est que l’on considère le risque seulement au niveau de l’entreprise, comme si une entreprise d’assurance était complètement autonome et protégée du reste du monde, alors même que les grandes évolutions environnementales vont toucher tout le monde, et tout particulièrement les assureurs. Or, ces derniers ont des leviers pour influer positivement sur le cours des choses en termes d’écologie. Par ailleurs, dans un univers de taux négatifs ou nuls, les assureurs sont plus que jamais à la recherche de rendement. Dans ces conditions, les dissuader totalement d’investir dans les infrastructures permettant le verdissement ou la décarbonation de l’industrie européenne me semble contre-productif.

Risques : Comment abordez-vous la révision de Solvabilité II ? Comment les négociations peuvent-elles redémarrer, et surtout aboutir à une vraie refonte ?

Florence Lustman : Je mets d’abord un prérequis à la révision de Solvabilité II, c’est qu’on assure un vrai level playing field européen dans la mise en œuvre de Solvabilité II. Récemment, des actuaires européens ont réalisé une étude très intéressante qui porte sur six ou sept items clés dans les calculs de Solvabilité II. Ils ont classé tous les pays, du plus prudent au moins prudent, sur la mise en œuvre de ces différents items. Il ressort qu’en France nous sommes toujours les plus prudents, de loin et sur à peu près tous les items, ce qui pose un vrai sujet d’égalité avec les autres marchés européens, notamment le marché allemand. C’est ce qui a motivé la décision récente du ministre de l’Économie sur l’utilisation des surplus funds. C’était une question de level playing field. Sur les méthodes de calcul de long terme, on voit bien qu’il y a des pays qui n’appliquent pas vraiment une vision stochastique ; ils font du stochastique sur dix ans, mais au-delà ils font remonter les taux. Par conséquent, dans le calcul des besoins en fonds propres, cela ne donne pas tout à fait les mêmes résultats. Le plus important est de faire fonctionner le marché européen sur les mêmes règles.

Risques : Ce qui est en jeu dans ces différences, est-ce important en termes de ratio de solvabilité ?

Florence Lustman : C’est très important, d’autant plus en termes de compétitivité. Je rappelle que nous sommes le premier marché européen de l’assurance, on s’inscrit donc dans une concurrence européenne et mondiale. Malheureusement, les analystes et les investisseurs ne sont pas comme les autorités de contrôle qui savent exactement comment le ratio Solvabilité II est calculé. Ils ne voient pas qu’il peut décrocher brutalement parce qu’il est très volatil, sans que cela soit une catastrophe en soi. Le ratio n’étant pas maîtrisé par tous, je trouve qu’il est dangereux d’utiliser un indicateur qui n’est pas homogène d’un pays à l’autre. Et on parle là de différences qui peuvent être absolument majeures et qui biaisent complètement la concurrence, l’accès au financement, etc. Pour moi, c’est un grand enjeu de la réforme de Solvabilité II. Le deuxième enjeu, c’est que, initialement, Solvabilité II était paramétré pour que le besoin en fonds propres soit couvert à hauteur de 100 % mais compte tenu de la volatilité et des exigences des autorités prudentielles, on est maintenant autour de 200 % et l’EIOPA1 voudrait que l’on augmente encore ce taux. Cela n’a aucun sens. Il me semble que nous devons revenir à l’ambition initiale qui était un level playing field et des fonds propres suffisants. Nous ne l’avons pas. Essayons de traiter cette question.

Risques : Le grand défi des années à venir, pour lequel les assureurs ont un rôle à jouer, c’est le risque de dépendance. Comment le secteur s’y prépare-t-il ?

Florence Lustman : La FFA et la Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF) ont élaboré une proposition novatrice en matière d’assurance dépendance. Jusqu’à présent, nous proposions un contrat dépendance à souscription individuelle, classique, qui devait être souscrit de longues années avant la survenance du risque de dépendance. Pour avancer sur le risque de longévité, comme sans doute en matière de pandémie, nous avons besoin d’un mécanisme de « stop loss » que seuls les réassureurs sont capables d’assumer, comme c’est déjà le cas pour le régime des catastrophes naturelles. La grande qualité du nouveau système que nous proposons c’est qu’il s’adapte aux contrats existants. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle usine à gaz mais de proposer une solution à la fois simple, accessible et efficace en matière de coût. Nous proposons d’inclure une garantie dépendance dans tous les contrats complémentaire maladie, financée par une prime supplémentaire. Ce système serait géré en répartition, ce qui permettrait aux personnes entrant en dépendance lourde de bénéficier de la garantie dès l’entrée en vigueur du système.

Risques : Avec la trottinette électrique, et plus généralement les engins de déplacement personnel (EDP), nous assistons à une transformation de la mobilité du quotidien. Ce que veulent les clients, c’est de l’usage. La chaîne est donc reprise par des acteurs uniques. N’y a-t-il pas un risque que les assureurs ne deviennent in fine que des fournisseurs de fonds propres dans la mesure où le client n’achète plus en direct à l’assureur via un distributeur d’assurance, mais directement à des industriels ou à des Gafa ?

Florence Lustman : C’est un enjeu pour les assureurs. C’est la raison pour laquelle ils investissent en moyenne deux fois plus en matière d’intelligence artificielle (IA) que le reste des entreprises. Le risque pour les assureurs, c’est de devenir complètement dépendants d’un autre acteur pour les informations relatives à leurs clients, aux risques, etc. J’ai participé en février dernier aux rencontres de l’Amrae et j’ai constaté que les risk managers ont une approche similaire. Jusqu’à présent beaucoup laissaient toutes les données des risques chez leur courtier mais ils se rendent compte que, s’ils veulent s’approprier les risques, les maîtriser, les gérer, les assurer, il faut qu’ils puissent les conserver et les traiter eux-mêmes.

Risques : Que pensez-vous du projet de loi porté par le ministre de l’Économie sur l’émancipation économique des femmes ?

Florence Lustman : J’ai pu constater au sein des instances du Medef comment les fédérations réagissent à ces propositions, et je me rends compte que le secteur de l’assurance a beaucoup avancé dans ce domaine. Nous avons 30 % de femmes aux postes de direction, alors qu’on partait de 18 % il y a à peine dix ans. Évidemment, cela ne suffit pas mais les choses progressent. Il faut maintenant que les femmes puissent renforcer leur place aussi dans les conseils d’administration. Pour ma part, je suis plus préoccupée par l’autre bout de la chaîne. On constate depuis quelques années une désaffection des filles pour les études scientifiques. C’est bien de se dire que l’on va faire entrer les femmes dans les comités exécutifs, mais encore faut-il alimenter toute la chaîne. Notre profession embauche des scientifiques, les valorise ; les métiers de demain seront des métiers de la data au sens large, et c’est bien parmi les scientifiques que l’on va les recruter. Et s’il n’y a pas de femmes dans ces métiers-là, il n’y aura pas non plus de dirigeantes ! Les textes de loi n’y changeront rien.

Risques : Nous avons parlé de la dépendance, des coûts croissants de la santé. Comment faire pour que dans dix ou vingt ans l’assurance ne soit pas accessible qu’aux plus riches ?

Florence Lustman : C’est une bonne question ; pour cela, il faut continuer à bien gérer les risques, il faut faire de la prévention. Le coût de l’assurance, c’est le coût du risque. Il faut donc continuer à mutualiser. Nous allons vers une quasi-personnalisation de l’assurance, souhaitée par les pouvoirs publics sur l’assurance emprunteur, par exemple. Pour certains cela va baisser le coût, mais à l’inverse il y aura moins de mutualisation et d’autres paieront plus cher. En matière de risques d’entreprises, les prix ont beaucoup baissé ces dix dernières années, les assureurs ont été moins exigeants sur les mécanismes de protection et de prévention, mais il y a un moment où le tarif ne reflète plus le prix du risque. En matière d’assurance santé, lorsque l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam) augmente, on ne peut pas s’étonner que les complémentaires santé suivent pour financer leurs dépenses.

Risques : Vous avez pris vos fonctions en octobre dernier. Quel rôle la FFA pourrait-elle jouer pour améliorer la perception de l’utilité de l’assurance dans le développement économique de notre pays ?

Florence Lustman : L’assurance est surtout perçue au travers de ses actifs, lesquels, je le rappelle, appartiennent essentiellement à nos assurés. Limiter l’impact de notre secteur sur l’économie d’un pays ou à nos investissements est extrêmement réducteur. Mais je constate finalement qu’avec la crise du coronavirus – où l’on enjoint l’assureur à indemniser tout, même ce qui n’est pas dans ses contrats ! –, on commence enfin à parler de nous sous l’angle des passifs ! Pas forcément en bien, j’en conviens, mais in fine cela contribuera peut-être à mieux faire comprendre notre fonctionnement. Je pense qu’il faut continuer à expliquer ce qu’est l’assurance, comment elle fonctionne et combien elle favorise le développement économique en général. Certains métiers s’articulent entièrement autour d’un schéma d’assurance par exemple, comme la construction. Au niveau de la FFA, nous pourrions déjà faire œuvre utile en rassemblant des publications scientifiques de référence, en réalisant une veille scientifique de tout ce qui touche au risque. Cela nous permettrait de mieux expliquer notre métier et l’impact économique et social fondamental qu’il peut avoir.

Notes

  1. European Insurance and Occupational Pensions Authority. En français Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles.