S’il fallait trouver les mots qui permettent le mieux de saisir la richesse et la cohérence de ce numéro de Risques, sans aucun doute on choisirait ceux de « temps » et de « rupture ». Au cœur de ce numéro, il y a la prégnance de la durée, du temps qui passe, qui structure la vie de nos sociétés, qui fait que le passé enrichit le présent et détermine largement le futur. Mais évidemment en contrepoint, vient la rupture. La rupture par la pensée, comme Antoine Compagnon nous invite à nous y référer, en évoquant la permanence des risques – dont aujourd’hui celui si fondamental de la perte de nos langues –, mais également la rupture, dans une version affaiblie mais importante quand même, telle celle des retraites. Et puis il y a la vraie rupture, disruptive, celle de l’innovation technologique majeure, celle qui est constitutive d’un vrai danger, par exemple la blockchain, dont on voit à quel point elle peut être à l’origine de bouleversements fondamentaux sur le marché du travail, bien plus qu’aucune autre technologie numérique.

Ces trois approches de l’évolution de nos sociétés, par leur diversité, ont un effet majeur, l’inquiétude. Car sur la plupart des sujets qui préoccupent les sociétés et les individus, nous ne savons pas quels risques vont apparaître. Nous ne savons pas si les réformes envisagées – quel que soit leur domaine d’intervention – seront suffisantes, acceptables, efficaces, justes et si elles ne conduiront pas, pour celle des retraites par exemple, à une guerre des générations. Nous ne savons pas non plus jusqu’où l’explosion du nombre d’innovations dans tous les domaines : génétique, astrophysique, biologie, numérique… bouleversera nos modes de vie et de travail. Et comme le souligne le débat que nous avons organisé sur les effets de la numérisation de l’économie, les chiffres de création et de destruction d’emplois qui circulent sont tous si différents, que cela finit par nous interroger sur le sérieux des analyses et crée là aussi de l’inquiétude. En réalité, on sait peu de choses sauf que nous vivons une période charnière, où les métamorphoses de nos sociétés sont nombreuses (technologie, migrations, géostratégie, inégalités, environnement) et que leur combinaison conduit à l’évidence à un changement de trajectoire de l’économie, mais également de la gouvernance mondiale. Et ne pas savoir, pénétrer dans des univers incertains, donne un rôle très particulier à l’industrie de l’assurance.

Lorsque les hommes sont inquiets, qu’ils sont convaincus que l’avenir qui s’offre à eux ne présente pas les mêmes garanties de prospérité, alors il faut envisager des scénarios divers, comprendre les effets de tel ou tel mouvement politique ou technologique et proposer des solutions de protection à des femmes et des hommes qui, sinon, s’immobiliseraient. Notre industrie doit jouer là tout son rôle de ferment de l’innovation, mais également de protection de ceux qui, par l’âge ou par la formation, sont fondamentalement éloignés de ce monde nouveau. Nous entrons dans une période où la gestion des risques devient essentielle au rebond des sociétés humaines. C’est tout l’intérêt de ce numéro de permettre de mesurer l’immensité de la tâche qui nous attend.