Entretien réalisé par Arnaud Chneiweiss, Jean-Hervé Lorenzi, Pierre-Charles Pradier et Daniel Zajdenweber

Risques : Nous voudrions interroger trois hommes en un : le chef d’entreprise, l’ancien commissaire à la Diversité et à l’Égalité des chances et un homme qui a une vision forte du marché du travail.

Yazid Sabeg : C’est à l’issue d’une OPA que j’ai menée en 1991 sur la Compagnie des signaux, qui était une société active dans les domaines ferroviaire, de la défense et des télécommunications que j’en suis devenu le dirigeant. Je l’ai fait évoluer vers un modèle aujourd’hui software et fabless1, dont la dénomination est aujourd’hui Communication et systèmes (CS). Altis, l’autre entreprise dont je suis le président, est spécialisée dans la conception et la fonderie de puces électroniques. CS est aujourd’hui complètement désengagée de la signalisation ferroviaire et s’est concentrée sur la conception et la réalisation de systèmes critiques au sens large, à forte composante sécuritaire, dans les domaines de la défense, de l’aéronautique, de l’espace, de l’énergie, surtout du nucléaire.

Risques : La problématique de la cybersécurité est-elle intégrée dans votre offre de systèmes ?

Yazid Sabeg : Complètement, même si CS fait beaucoup d’autres choses bien sûr. La cybersécurité irrigue toutes nos activités. Nous développons aussi bien des logiciels pour les systèmes d’information industriels ou militaires avec leurs infrastructures de communication sécuritaires que pour les moteurs d’avion. L’avionique ou le nucléaire nécessitent des logiciels très particuliers et à très haute sûreté. Dans ce cas, il s’agit de technologies de sécurité dites intrinsèques. C’est encore un autre niveau de cybersécurité : la sécurité forte pour des systèmes qui ne peuvent pas tomber en panne, ou, s’ils risquent de tomber en panne, ont une capacité de correction immédiate.

Altis, qui est indépendante de CS, est le seul fondeur français de semi-conducteurs, avec une capacité complète à fournir à toute l’industrie électronique des composants de souveraineté et des composants très sûrs. Elle va mettre sur le marché, d’ici un à deux mois, un chiffreur hardware de communications à très haut débit, voix, e-mails et SMS. C’est un processeur qui, par exemple, inséré dans votre smartphone, permettra de chiffrer et donc de protéger vos conversations téléphoniques. Il nous a fallu cinq ans pour le concevoir et le fabriquer intégralement en France. C’est une puce électronique et il va remplacer un équipement qui auparavant aurait pesé deux à trois kilos ! Nous avons développé un smartphone (Monolith) d’une toute nouvelle génération pour embarquer ce dispositif de chiffrement. Ainsi la NSA2 ou d’autres pourront toujours essayer d’intercepter les communications mais ils ne pourront pas disposer des contenus chiffrés sauf à mobiliser des moyens colossaux. Le développement de ce produit unique représente plusieurs années de travail pour une trentaine de personnes.

Risques : Chiffrage, protection des données. Quelle est votre position sur ces questions, à titre personnel et en tant que chef d’entreprise ?

Yazid Sabeg : Le droit de protéger les informations à caractère personnel ou les secrets d’une entreprise fait partie des libertés individuelles et fondamentales. Pour le chef d’entreprise, il y a deux enjeux majeurs en matière de cybersécurité : l’intrusion, qui peut compromettre le secret des projets de développement (l’espionnage industriel), et le sabotage par des intrusions malveillantes. Outre nos produits de chiffrement, nous avons développé deux autres types de produits : des services Web certifiés – signature électronique, authentification, non répudiation, archives à valeur probante – qui viennent d’être homologués par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) ; et un produit appelé Siem (Security information and event management) qui analyse ce qui se passe sur le réseau en temps réel pour détecter les intrusions et les fraudes. Par exemple, un intrus qui tente de forcer un réseau ne peut le faire qu’en testant des milliers et des milliers de codes d’accès. Siem permet de détecter ce comportement immédiatement. Ce sujet préoccupant a conduit l’Anssi à mettre en place des règles et des exigences de sécurité renforcées pour les infrastructures stratégiques ou vulnérables – électricité, gaz, télécommunications – très exposées aux attaques. Mais il faut souligner que la France est malheureusement très en retard dans ce domaine par rapport à d’autres pays européens, principalement par manque de stratégie nationale volontariste. Les risques sont peu analysés ; la planification de la réponse au risque manque de méthode et elle prend beaucoup de temps. Enfin, on continue à acheter des produits américains, israéliens ou britanniques, bien qu’ils ne soient pas sûrs car ils sont compromis.

Risques : Passons maintenant à un sujet dans lequel vous vous êtes beaucoup investi : la politique d’intégration. Quel regard portez-vous sur les politiques mises en œuvre ces trente dernières années ?

Yazid Sabeg : Je pense que depuis des décennies la France n’a pas su et ne sait toujours pas gérer sa diversité, et qu’elle est même en train de régresser. Les problèmes centraux sont économiques et sociaux. La question de la compatibilité culturelle ou religieuse des migrants ou de leurs enfants qui sont français, ou la menace qu’elle constituerait pour l’identité sont des sujets certes sensibles mais périphériques et devenus incontournables parce qu’essentialisés pour des raisons politiques.

Une des questions de fond est de savoir de quoi est constituée la population de la France du XXIe siècle ?

Il faut étudier de manière objective cette question et faire preuve de lucidité. Je suis un farouche partisan du comptage. Il est essentiel parce que les chiffres permettent précisément d’être objectif. La France est peuplée de Caucasiens, d’Arabo-Berbères, de Noirs, d’Afro-Américains qui sont des Français à égalité de droits et de devoirs. Il faut le dire et l’expliquer aux enfants dès la maternelle. C’est tabou à tel point qu’un enfant de dix ans est capable de dire à son camarade « retourne dans ton pays », quand vous n’êtes pas un « bon Blanc ». Ce qui m’est arrivé, ce qui est arrivé à mes enfants. Il est essentiel de traiter de la diversité de la population de la France et de sa diversité religieuse. Ce pays est peuplé de catholiques, de protestants, de juifs et de musulmans, qui ont le droit de l’être – articles II, IV et XII de la Constitution. Et ils ont le droit de l’être comme ils le veulent, voilés s’ils le veulent. Avec une croix, une kippa, des babouches, avec ce qu’ils veulent. C’est leur droit, c’est un droit fondamental.

L’identité de la France n’est nullement menacée par la diversité mais par le fait que c’est un pays en ruine économique et sociale où la conscience civique a disparu. La France est une nation forte qui s’est pourtant construite sur l’oubli des origines de ses citoyens. Cet oubli est le fondement même de l’assimilation républicaine qui elle-même est incompatible avec le communautarisme ou le multiculturalisme. C’est une première observation. Ensuite il faut regarder comment les uns sont traités par rapport aux autres. Je pense que les discriminations ont des conséquences sociales et économiques spécifiques. Les Français discriminés ne sont pas seulement des pauvres, ils sont, en plus d’être discriminés, relégués territorialement et ne bénéficient pas de la mobilité sociale – ce fameux ascenseur qui est depuis bien longtemps en panne. La République, la laïcité, etc. sont hélas devenues des concepts totalement inopérants car les inégalités qui résultent des discriminations ont eu raison de notre cohésion nationale.

Je suis un républicain au sens littéral du terme. J’ai bénéficié d’une éducation républicaine bien que fondée sur l’oubli de mes origines. C’est ça, la République. Pour moi, mon arrivée en France est une page blanche. Ce qui pourtant n’est pas tout à fait vrai. Vous voyez, à l’école j’ai appris « nos ancêtres les Gaulois », ce qui est faux, mais j’ai intégré cette vérité organique.

Deuxième point important : quels sont les résultats de la politique de peuplement de nos territoires ? En termes de diversité sociale – et, disons-le, ethnique ou socio-ethnique –, c’est un échec complet. On a spécialisé les quartiers. C’est une monstrueuse erreur. On a essayé de corriger en améliorant la qualité du logement – et on l’a assez bien fait dans plus de la moitié des quartiers défavorisés en France –, mais l’État, sous la pression budgétaire, s’est aujourd’hui désengagé de cette politique publique et n’investit plus sur ces quartiers et leurs populations pas plus qu’il ne corrige les inégalités qui s’aggravent. Il n’y aurait plus d’argent, alors même que rien ne saurait justifier l’inégalité d’accès au logement, à l’emploi ou à l’éducation ? J’ajoute que l’Éducation nationale en tant qu’institution ne fait pas son travail en matière d’ouverture ou de promotion sociale. Il y a donc toujours des problèmes extrêmement lourds dans les quartiers. Il faudrait des méthodes différentes, organiser différemment la carte scolaire prioritaire. Comment pouvez-vous justifier qu’il n’y ait qu’un ou deux lycées généraux en Seine-Saint-Denis – alors que ce département compte un tiers des élèves à scolariser en enseignement secondaire –, et qu’il y en ait 45 ou 50 à Paris ? C’est un réel problème et ce n’est pas uniquement en introduisant la morale laïque que la donne va changer. Notre système éducatif est à bout et socialement totalement déséquilibré.

Risques : L’une des idées de la Révolution française était qu’en faisant disparaître les inégalités de savoir on ferait disparaître les inégalités sociales. Mais savons-nous donner un véritable accès à l’éducation ?

Yazid Sabeg : La mobilité sociale est déterminée par l’ascension sociale, le désir d’ascension sociale. L’égalité des chances (Equal opportunity au sens anglo-saxon du terme), c’est donner la même boîte à outils à chacun. Je suis convaincu que cette croyance est limitative. Si je donne la même boîte à outils à Mohammed qui habite à La Courneuve, et à François qui habite le XVIe arrondissement, ils ne bénéficieront pas d’opportunités équivalentes parce que le père du premier est ouvrier et que le père du second est enseignant. La mobilité sociale est le fondement de tout. Je suis fils d’agriculteur, fils d’instituteur, fils de professeur, fils d’ingénieur, et je deviens moi-même ingénieur au bout de deux ou cinq générations, selon le statut social de mes parents. C’est le modèle social des XIXe et XXe siècles ; qui a fonctionné, mais qui ne fonctionne plus tant le déterminisme social est fort dans notre pays.

Avec la massification de l’enseignement supérieur, le diplôme comme moyen d’intégration sociale, d’ascension sociale, n’est même plus suffisant. Le nombre de jeunes diplômés chômeurs enfants de migrants est colossal. Il y en aurait 250 000. Ils ont eu accès à certaines filières du système éducatif, ils ont eu un diplôme, mais ils n’ont pas de travail.

L’expérience d’ouverture sociale et de diversification du recrutement de Sciences Po va dans le bon sens. Elle est réussie et démontre que cela peut fonctionner, mais c’est une initiative qui reste quasi unique. J’avais dit à Jack Lang et Richard Descoings : « Il faut qu’une grande école bouge. Allez chercher les meilleurs élèves là où ils sont. Mais forcez-vous à aller les chercher – je n’ai pas employé le mot de « quota » mais de « quotité » – dans les quartiers ». Il y a forcément des élèves qui valent ceux des centres villes, qui eux sont favorisés et à qui on parle de Sciences Po depuis qu’ils sont nés. Allez les chercher. Ils l’ont fait avec audace et ça a marché. J’aurais voulu que l’École polytechnique le fasse également… Quand j’étais en fonction, je voulais qu’il y ait 30 % de boursiers, au titre de l’ouverture sociale, dans les classes préparatoires et les grandes écoles. Que n’ai-je entendu !

Risques : D’autres pays ont réussi à s’en sortir. Comment ont-ils fait ?

Yazid Sabeg : Les Américains ont créé l’Affirmative action, c’est-à-dire l’équité. Ce n’est pas seulement l’égalité de traitement mais la volonté de corriger les inégalités en agissant au-delà du droit commun. Ils ont constaté qu’il n’y a rien de plus injuste que de traiter de façon égale des situations inégales. Ils ont débattu des vrais problèmes démocratiquement et mis en œuvre des politiques correctrices fondées non pas sur l’égalité mais sur la justice.

Le président de la République ne parle aujourd’hui que de République et de laïcité alors que ce n’est pas le sujet du moment. Le plus important pour réussir à bâtir une société, c’est que tout le monde sente qu’il appartient à la société française. Gambetta a dit que la vraie démocratie ce n’est pas de reconnaître des égaux mais d’en faire ! Pour y parvenir, il faut notamment que chaque citoyen soit fier de son pays, il faut une fierté d’appartenance nationale. Or, on ne peut pas être fier de son pays si votre pays n’est pas fier de vous. On ne peut pas être fier de son pays si vous n’êtes pas fier de votre père. Tant que notre société traitera en effet ses populations de migrants par l’exclusion et le déni pour les délégitimer, sans reconnaître leurs apports à l’édification de notre pays et à notre sens commun (ce qui nous est commun) nous n’arriverons à rien.

Risques : Vous venez d’introduire la transition sur le troisième sujet, la reconnaissance de la force de travail et la reconnaissance du besoin de travail. Le fait que cette aggravation du malaise se fasse sur un fond de chômage croissant, ce n’est pas une coïncidence ?

Yazid Sabeg : Bien sûr que non, la valeur et la place du travail sont des composantes de la crise d’aujourd’hui. Ce n’est pas spécifique à la France mais la France est un pays où les privilèges subsistent et sont puissants. On a parlé du système éducatif, on pourrait parler de toute autre chose. Il y a deux ou trois sociétés françaises. D’abord une société blanche et une société colorée, qui n’ont pas les mêmes caractéristiques, ni les mêmes attributs, ni le même avenir, ni les mêmes perspectives. Il faut aussi reconnaître qu’il y a plus de chômage chez les migrants et leurs enfants. Ils sont dix millions de personnes, c’est un chiffre colossal. Ensuite, vous avez les protégés et les moins protégés, les nantis et les moins nantis, c’est-à-dire les gens qui ont une parcelle de pouvoir, une parcelle d’autorité. Et puis vous avez des catégories sociales extrêmement dures à démanteler : les castes. Elles subsistent et prospèrent largement en France.

Risques : Le prix Risques en 2013 a été décerné à Laurent Davezies pour La crise qui vient, qui porte sur la désindustrialisation profonde de la France. Mais a-t-on aujourd’hui envie d’être ouvrier ?

Yazid Sabeg : La France a effectivement perdu sa compétitivité, et le plus grave, sa capacité d’innovation est concurrencée et menacée. C’est un processus qui va de pair avec la désindustrialisation et la baisse de rentabilité de l’industrie, c’est un processus important qui sera difficile à enrayer. Par exemple notre groupe dispose en France de la plus grande usine d’Europe de semi-conducteurs, Altis. L’activité est robotisée à 80 %. Nous allons réaliser un chiffre d’affaires croissant avec une quasi-stabilité de notre effectif de collaborateurs directement impliqués dans la production. C’est inhérent à notre industrie. Toutefois toute activité industrielle induit de nombreux emplois de services sans lesquels toute production industrielle serait impossible. Je crois effectivement que la notion d’ouvrier a elle-même profondément changé. Dans une raffinerie, il n’y a plus personne qui circule dans des allées polluées, tout est automatisé. Dans les centrales nucléaires non plus. Je pense que de ce point de vue beaucoup de choses restent à faire dans le domaine des industries à coûts décroissants et à rendements croissants. Il y a encore beaucoup de choses à faire, notamment dans les domaines de la chimie, de la pharmacie, des biotechnologies, de l’électronique et de l’automobile.

Mais il manque une volonté politique pour créer les conditions d’une reprise de l’investissement et du renouveau industriel de notre pays.

Les industriels s’en vont, ils n’investissent plus en France mais à l’étranger. On se demande pourtant encore pourquoi les entreprises se portent mal. Les grands ne sont plus là. Le CAC 40 réalise 80 % à 90 % de son activité hors de France. C’est grave.

Risques : Peut-on dire un mot sur l’Europe d’un point de vue économique ? Les jeunes Européens qui ont envie d’entreprendre vont aux États-Unis, parce qu’ils y trouvent deux choses : un vrai marché unique, et le moyen de faire prospérer une entreprise.

Yazid Sabeg : Il y a bien un marché unique en Europe – les produits circulent librement d’un pays à l’autre – mais nous n’avons que peu de géants européens. Il y a encore des habitudes nationales, des domaines exclusifs. Il y a des freins institutionnels à la concentration. Mais le marché américain a mis des décennies à se constituer, il ne faut pas l’oublier non plus. Aujourd’hui dans les secteurs de pointe – les start-up – le marché européen est insuffisamment ouvert. L’information ne circule pas et il n’y a pas de préférence européenne. Cela prendra du temps, mais il est essentiel d’y parvenir.

Risques : Pour conclure, comment voyez-vous la France dans les années qui viennent ?

Yazid Sabeg : Le problème central c’est de rétablir une société cohérente, de confiance et de responsabilité dont les citoyens partagent des aspirations communes, un destin commun. Le philosophe situationniste Raoul Vaneigem disait : « Seule nous est commune l’illusion d’être ensemble ». Il s’agit d’inverser ce triste constat. Nous sommes dans une situation telle que la première des choses est de redonner du sens et de la cohésion à notre société qui est profondément troublée et déstabilisée. Pour y parvenir, il faut que les hommes politiques, qu’un homme politique s’en rende compte et agisse. C’est possible car notre pays est relativement réactif et prêt à accepter les efforts nécessaires. Les castes, les privilèges… il faudra remettre en cause beaucoup de choses profondément enracinées dans notre culture, dans notre « identité » comme on dit aujourd’hui.

Note

  1. Une société fabless de semi-conducteurs est spécialisée dans la conception et la vente de puces électroniques. Par contre, la fabrication des puces elles-mêmes est sous-traitée à des sociétés spécialisées de fabrication de semi-conducteurs. Wikipédia.
  2. NSA : National Security Agency ou agence nationale de la sécurité des États-Unis.

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