L’Europe de l’assurance et de la réassurance est traversée par de grandes secousses et de grands changements, suite à la crise économique et financière qui a particulièrement malmené l’Europe et la zone euro, et suite aux discussions sur la réforme Solvabilité II qui ont profondément modifié la vision que les assureurs avaient d’eux-mêmes et que les régulateurs, les clients et les investisseurs avaient de l’assurance. Cette modification de la vision de l’assurance doit être aussi reliée aux autres réformes financières intervenues depuis quelques années, notamment la comptabilité en normes internationales, la réforme Bâle III et les avancées dans la protection des consommateurs. De ce point de vue, Solvabilité n’est pas une réforme isolée mais une des pièces d’une réforme plus globale et plus profonde de la sphère financière.

De ce fait, l’assurance et la réassurance européennes se trouvent confrontées à un triple défi, conjoncturel, régulatoire et stratégique :

  • le défi conjoncturel concerne la capacité de l’assurance et de la réassurance à absorber le choc de la crise : si elles sont mieux placées que la banque pour cela, dans la mesure où les risques qu’elles gèrent ne sont pas systémiques et présentent tous une certaine décorrélation par rapport à la situation financière, il n’en demeure pas moins qu’elles sont affectées par la crise et par les politiques budgétaires et monétaires mises en œuvre par les gouvernements, qui ont dans l’ensemble tous fait le choix de soutenir la banque… aux dépens de l’assurance ; la baisse des taux d’intérêt courts et longs imposée par la Banque centrale européenne et ses consœurs pèse en effet sur la gestion d’actifs des assureurs et des réassureurs, et, par ricochet, sur leurs clients ; cette situation est d’autant plus risquée et difficile à gérer pour les assureurs et les réassureurs qu’elle fausse l’ensemble des rémunérations des actifs, qu’elle incite à distordre les portefeuilles d’actifs et qu’elle comporte en germe le risque d’une brutale hausse des taux d’intérêt ;
  • le défi régulatoire concerne au premier chef la réforme Solvabilité II : cette réforme devrait modifier profondément la gestion de nombreuses entreprises d’assurance et, par voie de conséquence, le comportement du marché au niveau agrégé ; les modifications résultent des trois piliers, et plus particulièrement des deux premiers, sachant d’abord que la formule standard va modifier très sensiblement le coût en capital des différentes lignes d’activité – et donc conduire à une restructuration du portefeuille d’activités de la majorité des assureurs qui devraient choisir d’utiliser la formule standard pour calculer leurs exigences en capital, plutôt qu’un modèle interne –, et qu’ensuite les nouvelles règles de gestion des risques vont obliger la majorité des compagnies à restructurer leur organisation pour intégrer systématiquement la dimension risk management (gouvernance, système de contrôle interne et auto-évaluation des risques) ; toutefois, les délais supplémentaires dans l’introduction de la réforme Solvabilité II autorisent la procrastination à tous les niveaux et rendent plus incertains les contours de ce défi régulatoire ;
  • le défi stratégique concerne la place de l’Europe dans la stratégie de croissance des sociétés d’assurance et de réassurance européennes : le marché unique de l’assurance, dans ses différentes dimensions – régulation harmonisée de l’assurance, protection harmonisée de l’assuré, libre prestation de services transfrontalière –, crée des opportunités concrètes d’expansion européenne pour les acteurs européens ; pourtant, il est à craindre que la persistance d’un contrôle national de l’assurance et la priorité accordée à un marché unique des consommateurs par rapport à un marché unique des entreprises réduisent en grande partie l’attractivité de ces opportunités par rapport à des opportunités extra-européennes ; et, de fait, la construction du marché unique européen de l’assurance et de la réassurance est allée de pair avec une expansion internationale des sociétés d’assurance et de réassurance européennes beaucoup plus rapide que leur expansion européenne.

Le dossier comporte en première partie le compte rendu d’un débat entre Daniel Havis, Patrick Peugeot et Jacques Richier sur la dimension européenne des stratégies des sociétés d’assurance européennes. Dans ce débat, les intervenants insistent sur l’importance des évolutions initiées par le marché unique de l’assurance, dont Solvabilité II n’est pas la moindre. Pourtant, ils soulignent aussi trois limites importantes au marché unique de l’assurance : tout d’abord, de nombreuses compagnies n’ont pas vraiment vocation à devenir des acteurs européens et donnent la priorité à l’optimisation de leur portefeuille national ; ensuite, la réforme Solvabilité II soulève autant de problèmes nouveaux qu’elle résout de problèmes anciens ; enfin, le marché unique de l’assurance, qui est centré sur le consommateur, néglige assez largement le producteur de services et la compagnie qui ont parfois plus intérêt à s’internationaliser hors d’Europe qu’à l’intérieur de l’espace européen.

Denis Duverne et Léo Costes soulignent ensuite la force de l’assurance européenne et sa résilience dans la crise ainsi que les perspectives attractives qui demeurent celles du marché européen. Toutefois, dans une économie où l’échange de services se « digitalise », des politiques budgétaires et monétaires trop asymétriques, des fiscalités de l’épargne trop dissuasives et/ou des régulations excessivement contraignantes pourraient contribuer à retirer de son attractivité au marché européen. Ce sont ces défis que l’assurance au sens large – compagnies, trésors publics et régulation prudentielle du secteur – doit relever en sachant s’adapter et rester flexible.

Pour Yann Le Pallec, l’assurance européenne cumule de nombreux défis : un contexte économique peu porteur, un risque de taux d’intérêt très sérieux, un risque de crédit en progression, une volatilité toujours élevée et une régulation qui, loin de stabiliser le paysage prudentiel, en accroît les incertitudes. L’auteur illustre son propos à partir de quelques grands marchés d’assurance vie, i.e. les marchés français, allemand et anglais. Les faiblesses sont imputables ici à des marges bénéficiaires structurelle-ment trop faibles (France), là aux taux d’intérêt bas (Allemagne) ou encore à l’instabilité du paysage réglementaire (Royaume-Uni).

Thomas Jacquet estime que l’assurance européenne est confrontée à deux défis majeurs : celui des taux d’intérêt bas qui menace certains modèles économiques et celui d’une régulation potentiellement handicapante sur le plan international, du fait tout à la fois des incertitudes créées par le principe d’équivalence prudentielle, du caractère globalement dissuasif des fiscalités nationales en matière d’épargne et de retraite et de spécificités nationales plus ou moins incitatives. Sur toile de fond d’actionnaires déçus, il pense que cet environnement pourrait finalement se révéler favorable aux actionnaires, dans la mesure où il justifie un taux de retour plus élevé à ces derniers.

Antoine Lissowski se penche sur les conditions de succès de la réforme Solvabilité II qui est entrée en 2012 dans une zone critique, caractérisée par une grande confusion quant à la date et aux conditions de son application, voire quant à son contenu. Il pense toutefois qu’un compromis acceptable est encore négociable pourvu que l’on accepte une harmonisation européenne qui laisse plus de place à des démarches bottom up – à partir des régulations nationales – et moins top down – i.e. moins uniforme ; une harmonisation qui accorde le temps au temps et qui s’appuie plus largement sur la coopération entre les autorités nationales de contrôle.