Depuis 2008, l’assurance vie, longtemps le placement préféré des Français après l’immobilier, subit un « désamour » inquiétant. Cela se manifeste par une décollecte au profit d’autres placements liquides jugés presque aussi rémunérateurs et aussi peu risqués : livrets bancaires, surtout les livrets défiscalisés, comptes à terme, etc. Certes, la crise économique et financière explique en partie cette décollecte. Avec des taux d’intérêt inférieurs à 3 %, les assureurs ne peuvent pas faire des miracles sauf à prendre des risques, comme ils l’ont fait par exemple en investissant dans des obligations souveraines grecques, espagnoles ou italiennes, qu’ils ont ensuite cédées à perte, ou en investissant dans des obligations d’entreprises, considérées avant la crise comme plus risquées que les obligations souveraines. Quant aux actions, la baisse spectaculaire des grands indices européens par rapport aux sommets des douze dernières années (niveau moyen de l’indice CAC 40 en l’an 2000 : 6 000, avec un record absolu à 6 813 en septembre de cette année-là) et la quasi-stagnation de l’indice Dow Jones à New York (niveau moyen en l’an 2000 : 10 500 avec un record absolu à 14 164 en octobre 2007) – baisse et stagnation couplées à une très forte volatilité – ont durement affecté les performances des contrats en unités de compte. Pourtant, l’assurance vie « à la française » ne manque pas de ces attraits qu’aucun autre placement ne peut offrir : faible fiscalité relative dès lors que le contrat a été ouvert il y a plus de huit ans, même avec un montant initial symbolique ; capital garanti dans le cas des contrats en euros, contrairement aux placements en sicav et autres fonds communs ; grande liquidité avant l’échéance ; contournement des droits de donation et de succession (dans certaines limites fiscales ou limites appréciées par les tribunaux en cas de bénéficiaires contestés par des héritiers réservataires), à tel point que plusieurs auteurs ont qualifié l’assurance vie de « couteau suisse » de l’épargne. Or, les Français continuent d’épargner (16,1 % 1 en 2011), ce qui est contraire à la logique économique classique – confrontés à une baisse de la rémunération de leur épargne, les ménages auraient dû la réduire, donc consommer plus – mais est conforme à la théorie keynésienne de l’épargne de précaution. En conséquence, la crise financière n’a pas réduit le taux d’épargne et ne suffit pas à expliquer la décollecte de l’assurance vie.

Partant de ce constat sur la fin du cycle de croissance de l’assurance vie, huit professionnels de l’assurance proposent leurs analyses des causes, tant économiques que démographiques, du « désamour » envers l’assurance vie. Ils en analysent aussi les conséquences sur le financement de l’économie et proposent des solutions du côté de l’offre des assureurs, susceptibles de redonner de l’intérêt à ce « couteau suisse ». Par exemple, des aménagements du Perp, un allongement de la durée de détention au-delà de huit ans, une généralisation des contrats dits « diversifiés », facilitée par une fiscalité adaptée, etc.

Patrice-Michel Langlumé détaille l’historique de l’assurance vie en France, dont le développement doit beaucoup aux associations d’épargnants. Il expose ses remarques et critiques sur les aménagements de l’assurance vie actuelle et sur les autres produits d’épargne proposés en complément par les assureurs et les bancassureurs. Pierre Petauton développe lui aussi un historique, mais dans une perspective d’analyse conjoncturelle. Il montre que les propositions actuelles, notamment celles du rapport Gallois, ne répondent pas aux attentes des épargnants. Romain Durand et Florence Aurelly exposent les idées forces, les croyances qui ont prévalu lors de la phase d’expansion de l’assurance vie, mais qu’il faudra abandonner au profit d’autres croyances, compte tenu du nouveau paysage économique. Antoine Lissowski analyse les paramètres démographiques et financiers de l’assurance vie qui vont durablement l’affecter, notamment dans le cadre de la réglementation Solvabilité II. Nicolas Moreau décrit les conséquences de la décollecte sur le financement des entreprises. Il propose plusieurs aménagements de l’assurance vie susceptibles de favoriser leur financement. Jean Berthon revient sur les incohérences dans la gestion des assureurs concernant les rémunérations des contrats et propose des réformes fiscales et réglementaires pour favoriser l’épargne longue. Renaud Dumora, comme le titre de son article l’indique, prône un développement des contrats dits « diversifiés », moins liquides que les contrats en euros, mais sensiblement plus rémunérateurs et surtout plus favorables à l’épargne de long terme.

Le dernier article est le résultat des travaux de recherche d’un universitaire, André Masson. Il imagine ce que pourrait être un complément à l’assurance vie pour financer la retraite des propriétaires immobiliers dont les revenus sont faibles. Ce produit d’épargne n’existe pas encore. Il ne se substituerait pas à l’assurance vie, mais il donnerait aux assureurs un nouveau marché où leur compétence en risque viager pourrait s’exercer avec profit.

Note

  1. Source : Insee, enquête sur le taux d’épargne des ménages.