Lorsqu’en 2008 a éclaté la crise des « subprimes », le comité de rédaction de la Revue d’économie financière a pris très rapidement la décision de consacrer un numéro spécial à cette crise et d’associer la revue Risques à ce projet pour couvrir l’ensemble du champ de la finance ; numéro qui mérite encore d’être lu aujourd’hui.

La situation au deuxième trimestre 2010 semblait à la fois la même, similaire au premier ordre et, en même temps, très différente. La même parce que la crise dite de la « Covid-19 » est d’une ampleur qui justifie à la fois un numéro spécial de la Revue d’économie financière et la coopération avec Risques. Très différente car la crise actuelle est vite apparue d’une ampleur très supérieure de celle des « subprimes ».

L’origine de la crise économique initiée par les conséquences immédiates de la Covid-19 est un choc défavorable d’offres avec la chute de la production due au confinement, avec la perte de productivité due aux nouvelles normes sanitaires. Au contraire, la crise des « subprimes » en 2008-2009 était une crise de la demande, avec le recul du crédit dû à la crise financière et bancaire.

Il y a aujourd’hui une crise profonde dans les pays émergents, qui sont touchés par les sorties de capitaux, le recul du tourisme, la baisse des prix des matières premières. Il y a ensuite, et c’est une caractéristique centrale de la crise actuelle, de très profondes modifications de la structure sectorielle des économies. Certains secteurs vont souffrir durablement avec les normes sanitaires, avec de nouvelles pratiques de consommation et de travail (automobile, transport aérien, aéronautique, immobilier commercial, distribution traditionnelle, tourisme, culture) ; au contraire, d’autres secteurs vont avoir une activité forte (nouvelles technologies, Télécom, distribution en ligne, santé et pharmacie, sécurité). Cette dynamique différenciée entre secteurs complique l’analyse et la prévision de sortie de crise, puisqu’il faudra une forte réallocation de l’emploi et des capitaux du premier groupe de secteurs vers le second. Ceci implique la nécessité de requalification, et une hausse du chômage structurel tant que cette réallocation n’est pas faite. Ainsi que de multiples situations de stress financiers.

On voit aussi que le modèle économique et social est remis en cause de manière bien plus profonde qu’en 2008-2009. La crise des « subprimes » avait essentiellement lancé un débat sur la régulation des banques et des institutions financières ; la crise de la Covid-19 fait apparaître un débat très intense et renouvelé sur le climat, les délocalisations et la globalisation, la gouvernance des entreprises et la nature du capitalisme. Le choc lié à la crise déclenche ces débats, même si ces différentes questions ont peu de rapport, direct du moins, avec la pandémie.

La crise de la Covid-19 a des effets géopolitiques importants, par exemple une forte tension entre les Etats-Unis et la Chine ; mais aussi des effets politiques importants, comme le lancement d’un plan européen de relance avec des financements mutualisés.

Une pandémie conduit toujours à la recherche d’un bouc émissaire. Cette fois-ci, c’est la Chine pour l’opinion publique aux Etats-Unis. En Europe, ce sont souvent le capitalisme libéral et la globalisation qui endossent cette tunique. La désignation d’un bouc émissaire peut laisser des traces concrètes (protectionnisme).

On sait par ailleurs que la crise de la Covid-19 va affaiblir un grand nombre d’entreprises. Pour résister à la chute de la production, les entreprises se sont endettées, ont reçu des aides publiques, et nombre d’entre elles vont entrer dans des difficultés majeures et dangereuses : des entreprises fragiles financièrement, peu dynamiques, investissant peu. Cette faiblesse des entreprises va induire une autre conséquence de la crise, la multiplication des conflits :

  • entre entreprises et syndicats, avec la multiplication des licenciements ;
  • entre entreprises et Etats, avec la demande de baisses d’impôts surtout indirects et de réduction des réglementations, parmi d’autres points.

La crise peut conduire spontanément non pas vers un capitalisme plus inclusif mais vers un capitalisme plus dur, les entreprises voulant nécessairement restaurer leur situation financière et légitimement leur profitabilité.

Dans ce capitalisme plus dur, risquent de se produire notamment des évolutions importantes et durablement structurantes. Parmi ces risques se rencontrent ceux de voir :

  • le partage des revenus se déformer à nouveau au détriment des salariés ;
  • la concurrence fiscale entre les pays s’amplifier ;
  • les délocalisations vers les pays à coûts salariaux faibles s’accroître ;
  • et la transition énergétique être moins encore acceptée, a fortiori dé-priorisée.

Enfin, il ne faut pas oublier que la crise de la Covid-19 va accroître les inégalités, entre les salariés des secteurs touchés par la crise et les autres, entre ceux qui ont des contrats de travail temporaire à court terme et ceux qui ont des contrats de travail à long terme ; les jeunes sont particulièrement touchés : gel des embauches, formations devenues inadaptées, et, on va le voir, croissance significative des prix de certains actifs.

Au total, il faut attendre de la crise de la Covid-19, véritable détonateur d’une bombe à fragmentation, un recul de la croissance potentielle, avec le recul de l’investissement des entreprises, la perte de capital humain en particulier associée à la déformation de la structure sectorielle de l’économie, avec la multiplication des entreprises en déséquilibre financier massif, et l’incitation aux délocalisations vers des pays à coûts salariaux les plus faibles.

Dans ce contexte d’une extrême gravité, ce numéro s’efforce d’analyser, dans le domaine financier, quels sont les enjeux et d’esquisser avec prudence quelques pistes de sortie de crise. Sur le plan de la structuration, ce numéro est composé de cinq chapitres :
1. Retour sur l’histoire et perspectives ;
2. Les entreprises face à la Covid-19 ;
3. L’économie face à la Covid-19 ;
4. Macroéconomie et défi climatique ;
5. Politiques macroéconomiques.

Un effort particulier a été demandé aux auteurs pour éclairer l’avenir plus que le présent immédiat et de proposer des solutions sachant qu’aucune solution miracle n’existe.

Aux lecteurs de découvrir celle-ci.

 

Olivier Pastré
Conseiller scientifique
Revue d’économie financière

Sylvain de Forges
Délégué général
Association d’économie financière