Thierry Derez

Président-directeur général de Covéa

Bertrand Labilloy

Directeur général de CCR1

Laurent Rousseau

Directeur général adjoint de Scor

Oliver Wild

Administrateur de l’Amrae2 et directeur des risques et de l’assurance de Veolia

Le troisième débat organisé par la revue Risques a permis d’évoquer l’impact de la pandémie de Covid-19 sur le secteur de l’assurance et de la réassurance. Ce débat s’est déroulé en visioconférence le 22 avril 2020. Il était animé par Gilles Bénéplanc, membre du comité éditorial de Risques.

Risques : Sur le plan opérationnel, le secteur de l’assurance semble s’être rapidement adapté aux conditions du confinement. Quelles stratégies avez-vous mises en place pour relever ce défi ?

Thierry Derez : Nous avons mis en place une cellule de crise dès le 30 janvier, quand la situation s’est fortement dégradée en Asie – en particulier en Chine –, puis en Italie. Les impératifs de cette cellule étaient d’assurer la sécurité des salariés du groupe Covéa, puis de maintenir une activité et de conserver un lien avec les sociétaires. Tout cela s’est fait à la fois progressivement, mais dans un temps extrêmement ramassé, puisque nous n’avions pas d’informations en amont sur l’ampleur et sur le mode de confinement qui allait être mis en place. Chez Covéa, 99 % des personnes sont depuis en télétravail. Les 1 % restants occupent des fonctions qui nécessitent une présence physique, comme l’éditique et quelques plateaux d’assistance. Nous avons également pris des mesures pour reporter les assemblées générales vers la fin du mois de juin.

Bertrand Labilloy : CCR est une PME qui emploie 250 salariés. En tant que réassureur, nous n’avons pas la même problématique de contact avec une clientèle nombreuse comme c’est le cas pour les assureurs directs. En revanche, nous avons des spécificités : 1. nous avons des équipes qui parcourent le monde en permanence. Assez rapidement, nous avons dû interdire les déplacements à l’étranger, rapatrier les quelques collaborateurs qui étaient en détachement dans des zones plus ou moins sûres, et les mettre en quarantaine ; 2. certains de nos collaborateurs travaillent au siège, boulevard Haussmann (dans le 8e arrondissement de Paris), mais habitent loin en région parisienne. Ils viennent par les transports en commun. Certains habitent dans l’Oise, l’un des premiers foyers français. Nous les avons mis en télétravail très rapidement pour ne pas prendre de risques. Ensuite, comme à peu près toutes les entreprises, nous avons laissé la possibilité aux salariés de faire du télétravail pour finalement le rendre obligatoire pour tous. Le site est fermé ; seule une personne de l’informatique gère les enregistrements de sauvegarde.

Risques : Comment cela s’est-il passé dans une entreprise aussi internationale que Scor ?

Laurent Rousseau : Nous sommes 3 000 dans le monde, mais avec un important bureau à Pékin (plus de 50 personnes) et une large présence en Asie. Nous avons vu venir la crise très progressivement dès début janvier. Très rapidement après la publication des résultats 2019 fin février, nous avons fermé nos bureaux. Aujourd’hui, tous les bureaux de Scor sont fermés à travers le monde ; nous sommes en télétravail depuis le 11 mars, et cela fonctionne parfaitement bien.

Le confinement a eu un effet secondaire inattendu. Jusqu’à maintenant, nous avions beaucoup d’échanges avec nos clients, les courtiers, sur la validité contractuelle d’une signature électronique. La contrainte physique logistique créée par le confinement a accéléré la pénétration des méthodes de travail numérique. L’adoption généralisée de la signature électronique est un vrai progrès de ce point de vue-là.

Risques : En tant que client, comment percevez-vous la réaction du secteur de l’assurance ?

Oliver Wild : Veolia fournit des services essentiels ; le groupe a assuré ces services en gardant la protection de ses collaborateurs comme priorité. Notre siège social n’est pas fermé mais nous avons aussi eu recours au télétravail.

En matière d’assurance, nous avons continué le déploiement de nos programmes, notamment au travers de nos structures d’assurance et de réassurance captives, et initié au 1er janvier la collecte des primes. Les courtiers ont été réactifs compte tenu de l’importance des flux financiers en jeu. Nous avons également été sollicités pour étudier avec nos partenaires nos contrats d’assurance et l’applicabilité des couvertures dans ce contexte inédit. Nous sommes rapidement arrivés à la conclusion que la plupart des contrats d’assurance déjà souscrits, que ce soit en France ou à l’étranger, ne couvraient pas les conséquences économiques liées à une pandémie. L’opportunité de ce type de dispositif est un débat que nous devrons avoir lorsque nous serons sortis de cette crise.

Risques : Comment analysez-vous les impacts financiers sur le secteur de l’assurance et de la réassurance ?

Laurent Rousseau : Le premier point qu’il est intéressant de souligner aujourd’hui, c’est l’exubérance continue des marchés financiers. On l’a vu il y a quelques jours sur les cours du pétrole américain. Deuxième point : la réassurance vie représente 60 % de l’encaissement de Scor, soit une part significative. Pour éviter tout malentendu, il me paraît important de préciser que la réassurance vie n’a rien à voir avec l’assurance vie à la française ; ce n’est pas de l’épargne, ce sont des risques biométriques : la vie, la mort, la longévité, la mortalité. Pour nous, un scénario de pandémie, c’est clairement le scénario de risque extrême dans lequel on se projette en tant que réassureur vie, dont la moitié de l’activité pour la partie vie se trouve aux États-Unis. Le Covid-19 a mis en évidence la nature systémique que peut avoir une pandémie ; en revanche, on retrouve un phénomène assez classique dans le métier de la réassurance, qui est la recorrélation des queues de distribution : lorsqu’il y a un événement extrême, un choc, une catastrophe naturelle ou une pandémie, cela entraîne avec soi les marchés financiers. Cela met en évidence l’interaction entre l’actif et le passif des sociétés d’assurance et de réassurance.

Thierry Derez : J’ajouterais un autre phénomène que nous allons rencontrer dans les prochains jours : celui des impayés. Le nombre d’impayés risque d’être très au-delà de ce à quoi nous sommes habitués. Il y a également la disparition pure et simple de certains risques puisque, par exemple, des commerces vont disparaître. Cela paraît inéluctable. Il est aujourd’hui impossible de quantifier ces disparitions, mais sur les branches correspondantes, cela va conduire à une attrition de la matière assurable, donc du montant des cotisations.

Risques : Peut-on craindre des faillites de certains acteurs du marché de l’assurance et de la réassurance ?

Bertrand Labilloy : Je ne pense pas qu’il y aura des faillites, même s’il est difficile de prévoir les impacts de cette crise de manière qualitative, et de savoir d’où va venir l’ensemble des pertes. Un peu partout dans le monde commencent à se mettre en place des systèmes de back-stop pour venir en aide à telle ou telle branche de l’industrie de l’assurance. C’est le cas de l’assurance-crédit, où l’on est dans une situation totalement différente de celle de 2008. En 2008, les assureurs-crédit avaient eu le temps d’ajuster leurs garanties, leur solvabilité n’était donc pas en cause. Seul était en cause le niveau de couverture pour leurs clients. Aujourd’hui, pour répondre au problème d’accès aux garanties, la France a réactivé le complément d’assurance-crédit public (CAP, CAP+, CAP Export), mais se pose partout dans le monde le problème suivant : les assureurs-crédit ont accordé des garanties à partir de janvier, puis il y a eu le confinement ; de ce fait, il y a un risque pour les assureurs-crédit de pertes importantes, dont on verra si elles se matérialisent ou pas. Mais on ne peut pas imaginer que l’État ait une politique d’aide de soutien à l’économie « quoi qu’il en coûte » qui ne s’appliquerait pas à tel ou tel secteur.

Laurent Rousseau : Je serais prudent sur la question car la pandémie est toujours en cours. Il est difficile d’avoir des certitudes.

Risques : Pensez-vous qu’il serait bon de relâcher les normes Solvabilité II pendant quelques années, pour passer la crise ?

Bertrand Labilloy : La marge de solvabilité est censée servir à couvrir les événements imprévus qui affectent les fonds propres ; il y a quelque chose d’absurde à renforcer les exigences de marge ou à les maintenir lorsque l’événement imprévu survient.

Laurent Rousseau : La question, souvent, est l’application de la formule standard, qui pour la réassurance est moins adaptée. Pour nous, la question est l’utilisation des modèles internes qui donnent une vision probablement plus optimiste que la formule standard, trop brute. Le véritable enjeu pour les réassureurs, en risques commerciaux et industriels, ce sont les modèles des agences de notation. Pour l’instant, la perspective des quatre agences de notation reste stable, sauf une, Fitch, qui a baissé sa perspective à négative, ce qui risque d’avoir des impacts à plus court terme que la position des différents régulateurs. On le voit, en Europe, ils ont du mal à s’entendre ; la position du BaFin était intéressante de ce point de vue (sur les recommandations de dividendes).

Oliver Wild : Je m’interroge sur l’opportunité, dans ce type de crise, de puiser dans les fonds propres des captives pour avoir un peu de liquidités. Cela va remettre en question la résilience même du dispositif, car le cash qui a été mis dans les captives n’est pas fait pour gérer une telle crise ; il a été placé en fonction d’un risque qui a été évalué, sur le dommage, sur la responsabilité civile (RC) ou quel que soit le risque porté par la captive. On ne peut pas utiliser des fonds à autre chose que ce pour quoi ils étaient prévus.

Risques : Quelle pourrait être la contribution des assureurs et des réassureurs au redémarrage de l’économie et à l’accompagnement des agents économiques ?

Thierry Derez : Je voudrais tout d’abord revenir sur l’image projetée des assureurs dans le grand public. Les assureurs ont, au fil des ans, tenu un discours rassurant sur la solidité financière du secteur, ce qui a eu pour effet de donner l’impression que nous étions extrêmement riches et robustes. Nous payons un peu aujourd’hui le prix de ce discours.

Parlons de ce que nous avons déjà fait. Chaque assureur a mis en place une série d’actions en fonction de ses capacités, et aussi en fonction de ce qu’il estime être l’intérêt de ses clients et de ses sociétaires. Par ailleurs, il me semble que dans une bataille, il faut éviter de consommer toutes ses ressources d’emblée ; la tentation du public, alimentée en partie par certains représentants de la nation, est d’aller chercher tout de suite l’intégralité des capacités pour les affecter à l’urgence. En tant qu’assureurs, nous sommes habitués à distinguer l’urgent de l’important. L’important, c’est le redémarrage du pays – en espérant que nous ne vivrons pas un reconfinement. C’est à ce moment-là que nous interviendrons, non seulement pour le sauvetage des entreprises mais également pour les créations d’entreprises. Notre enjeu est pédagogique : expliquer que nous sommes présents dans l’urgence, mais qu’il ne faut pas excéder notre capacité, pour pouvoir être présents au redémarrage.

Bertrand Labilloy : Il est vrai que le secteur est très contesté ; peut-être moins en France qu’à l’étranger, grâce aux mesures de solidarité prises sous l’égide de la Fédération française de l’assurance. Pour l’exercice de nos responsabilités en tant qu’assureur, il faut effectivement raisonner en deux temps. On ne voit pas encore le bout de la crise ; il faut rester ferme sur les fondamentaux du métier. Cela peut durer un an ou deux. C’est dans la durée qu’il faut agir. De ce point de vue-là, la position de la profession qui insiste sur notre contribution à court terme pour investir dans la santé, dans des secteurs en difficulté comme le tourisme, est importante, à côté de notre métier d’assureur.

Laurent Rousseau : La pression médiatique est moins forte pour la réassurance, étant positionnée en « second rang ». L’enjeu, pour nous, est d’arriver à établir un dialogue équilibré avec les pouvoirs publics sur les solutions à apporter, au service des assurés. On a vu par exemple cette semaine au Royaume-Uni – dans les pays anglo-saxons la tradition centralisatrice de l’État est moins forte – des initiatives privées, indépendantes du Trésor anglais, sur le marché de Londres.

Oliver Wild : Dans la contribution des assureurs et des réassureurs au redémarrage de l’économie, on ne peut qu’accueillir positivement les actions de « solidarité », mais il faut bien les distinguer des garanties des contrats d’assurance qui, aujourd’hui, ne couvrent pas pour la plupart les pandémies. Il ne faut pas laisser penser que ce sont des extensions de garanties. À l’inverse, l’attente des entreprises est forte de maintenir le partenariat avec leur assureur, caractérisé par une fluidité de gestion, de flux financiers.

Cette crise ne va pas s’arrêter le 11 mai. Il faudra alors s’interroger sur la politique que mettront en place les assureurs en matière de capacités dans les renouvellements et dans les primes, afin de s’assurer que les primes ne serviront à couvrir que le risque sur la base d’une appréciation technique du risque, et qu’il n’y ait pas d’effets d’aubaine.

Thierry Derez : On a aujourd’hui un effet de loupe avec la crise du Covid-19. Malheureusement cela n’évitera pas les catastrophes climatiques. On peut avoir des tempêtes. Depuis des années nous avons des tempêtes en France ; elles ne sont pas très importantes en intensité, mais le cumul de ces événements climatiques fait que les années récentes, 2017, 2018 (un peu moins 2019) n’ont pas été de bonnes années sur ce registre. Et nous devons, nous, assureurs, être attentifs à considérer que l’épidémie n’est pas l’alpha et l’oméga de la couverture de risque ; les autres risques ne sont pas éliminés, ils s’ajoutent à la couverture et à la situation que nous rencontrons.

Risques : Les pandémies pourraient-elles, dans le futur, être couvertes par l’assurance ?

Bertrand Labilloy : La particularité d’une pandémie est qu’elle touche le monde entier en même temps. La diversification géographique que peuvent donc apporter les réassureurs ne joue plus. Ce que peuvent apporter les réassureurs, privés et publics, c’est une forme de mutualisation dans le temps. Sur ce sujet il faut éviter un certain nombre d’écueils :

  • le premier écueil, ce serait de faire du copier-coller. En France, plusieurs dispositifs publics existent ; ils ont été conçus avec des objectifs précis. Le régime catastrophes naturelles (cat. nat.) a été conçu pour assurer une solidarité entre les territoires. C’est pour cela qu’il a cette forme particulière. Avant de parler d’un système particulier pour le risque pandémique, commençons par regarder quels sont les besoins.
  • le deuxième écueil serait de créer un système « couteau suisse ». On ne peut pas créer un système couvrant en même temps les pandémies, le cyber, les pertes d’exploitation sans dommages (sujet évoqué lors de la crise des gilets jaunes), etc. Soyons modestes. Nous proposerons de couvrir un seul de ces risques, d’autant que le délai imparti est court. Notre proposition est attendue par les pouvoirs publics d’ici la fin juin.
  • le troisième écueil serait de vouloir faire une sorte d’anesthésiant général. Dans cette crise, la majorité des pertes ne peut pas être assurée. On peut couvrir telle ou telle partie des pertes d’exploitation, mais pas l’intégralité même si on comprend que les assurés le vivent mal.

Cela étant précisé, je vois deux pistes possibles :

  • la première piste serait de créer un système assez subsidiaire, venant en complément de ce qui existe déjà. L’État, avec les assouplissements apportés au chômage partiel, couvre déjà une partie importante des pertes d’exploitation. Ce système subsidiaire couvrirait les frais fixes qui ne sont pas déjà couverts par ailleurs… ce qui ne prendrait pas en compte les pertes de bénéfices ; il serait également subsidiaire en ce qu’il ne concernerait que les professionnels indépendants ou les PME-ETI. Les grandes entreprises ont la capacité de gérer le risque ; elles ont des risk managers, elles ont un accès aux marchés financiers pour éventuellement se recapitaliser, elles n’ont donc pas besoin de protection spécifique. Ainsi, ce système subsidiaire aurait une volumétrie qui serait gérable pour le monde de l’assurance et de la réassurance, avec éventuellement une dernière tranche assurée par l’État ;
  • la deuxième option serait un système très englobant, très solidaire, où l’État chercherait à faire porter par le régime l’indemnisation des charges salariales, en protégeant ainsi les finances publiques. Il pourrait aussi chercher à opérer une solidarité entre les secteurs impactés par la crise et ceux qui le sont moins ou pas du tout. On aurait alors un système totalement différent.

En tout état de cause, je rejoins ce qu’a dit Laurent Rousseau : il y a un enjeu pour le secteur de l’assurance et de la réassurance à montrer qu’il peut proposer des solutions qui apportent de la valeur ajoutée aux assurés et à la collectivité.

Laurent Rousseau : Un premier pas serait de commencer à définir les différentes évolutions de l’événement. Le fait générateur est-il l’épidémie puis la pandémie ? Est-ce la décision politique ? On voit fréquemment dans ces grands événements qu’il y a assez souvent un fait générateur politique. Les inondations de 2011 en Thaïlande résultaient d’une décision politique d’orienter les barrages, de les rouvrir, et de permettre ainsi des inondations. La question est donc d’arriver à articuler un peu mieux l’objectivation du sinistre entre l’épidémie et la pandémie, d’objectiver le fait générateur : est-ce un fait politique ? Est-ce la réponse à la crise ou est-ce la crise elle-même ?

Mon deuxième commentaire porte sur les cat bonds (obligations catastrophe). Des solutions existent souvent mais elles sont sous-utilisées. Les marchés financiers vont-ils pouvoir répondre à la pandémie ? Vont-ils représenter cette source de capacité qu’on a pu trouver dans les catastrophes naturelles mais que l’on n’a pas réussi à trouver en terrorisme ? Personnellement je n’en suis pas totalement sûr en l’occurrence, pour un risque dont on voit bien qu’il est systémique.

Thierry Derez : Un point fondamental à prendre en considération dans les réflexions sur le futur régime de couverture des pandémies, c’est la question de la durée. Nous sommes habitués à couvrir, à travers les mécanismes de solidarité – Gareat ou régime cat. nat. – sur un temps bref. La pandémie, on le voit, s’étend sur un temps beaucoup plus long. Je vais prendre une comparaison. Il existe une couverture pour le risque nucléaire ; je ne dis pas que la pandémie s’apparente au risque nucléaire, mais il y a une dimension de durée dans la pandémie qu’on ne trouve pas dans d’autres événements que nous couvrons. Si une centrale nucléaire explosait et qu’un quart de la France devenait inhabitable pendant un ou deux millénaires, nous ne serions pas en présence d’un risque qui s’apparente à celui que nous sommes habitués à traiter, comme une tempête ou un tremblement de terre. Dans cette hypothèse, nous n’aurions même pas la possibilité de reconstruire. La pandémie est un peu à mi-chemin entre les deux : l’événement – pour autant que ce soit un événement – a une durée plus longue que ce avec quoi nous sommes familiarisés, mais on peut malgré tout reconstruire après. Il y a donc un côté hybride par rapport au temps. Dans l’élaboration du régime pour lequel nous sommes attendus à la fin du mois de juin, cette dimension temporelle ne doit pas être évitée.

Oliver Wild : Dans ce type de risque exceptionnel, tous les acteurs ont un rôle à jouer : l’État, les réassureurs, les assureurs, mais aussi les entreprises, parce qu’elles sont leur propre assureur jusqu’à un certain niveau. Elles ont aussi leur risk management. Il me semble important, dans les discussions à venir, de ne pas mélanger les faits déclencheurs des conséquences. La perte d’exploitation sans dommages est une conséquence, mais quels sont les faits déclencheurs ? Dans le dialogue entre les assureurs et les entreprises nous devons définir les expositions réelles que les entreprises veulent couvrir et l’appétit qu’elles ont par rapport à ces risques, pour essayer d’inventer un dispositif plus pérenne, et qui répondrait mieux à leurs besoins. Bâtir un dispositif uniquement sur un événement qui se produira peut-être plus fréquemment qu’on ne l’anticipait, mais qui restera sur des probabilités moindres ne me semble pas répondre aux besoins des entreprises.

Risques : Tout le monde convient que le monde d’après sera différent. Comment, dans vos secteurs respectifs, celui de l’assurance, des risques, de la couverture des risques, de la réassurance, voyez-vous le monde d’après ?

Oliver Wild : Le télétravail est un outil très intéressant, qui permet dans bien des cas une continuité de l’activité, mais il ne faudrait pas sous-estimer le risque psychologique qu’il peut engendrer. Est-ce viable à long terme ? Il apporte de la flexibilité et une certaine résilience, mais il faut prendre en compte la situation des collaborateurs qui sont seuls chez eux et la fatigue générée par les trop nombreuses réunions menées en visioconférence. Nous n’allons pas forcément aller vers un monde sans bureau. Ce qui est sûr c’est que le monde de demain ne sera pas comme celui d’avant. Beaucoup de nouveaux éléments vont devoir être intégrés, de nouveaux marchés vont peut-être s’ouvrir, de nouveaux produits ou services vont voir le jour ; mais il ne faudra pas sous-estimer le risque psychosocial. Le télétravail n’est pas une fin en soi. Enfin, cette crise nous donne l’opportunité de valoriser la culture du risk management dans la gestion de la crise et dans l’anticipation de l’après. Comme beaucoup d’entreprises, nous avons mis en place une cellule de crise, et parallèlement nous avons créé une cellule d’anticipation pour réfléchir aux deux ou trois premiers mois à venir mais également aux dix-huit prochains mois. Les risk managers ont montré qu’ils étaient un maillon essentiel au bon fonctionnement de l’entreprise. C’est plutôt positif.

Risques : Peut-on parler de risk management au niveau de l’État et du secteur public ?

Oliver Wild : Aujourd’hui, à ma connaissance, la fonction doit continuer à se développer. C’est un sujet que l’Amrae essaie de promouvoir. Il y a des avancées, avec la nomination des Chief Resilient Officers par exemple dans certaines grandes villes dans le monde, notamment Paris, mais leur positionnement est un aspect essentiel de leur efficacité. De nombreux acteurs interviennent dans le domaine de la gestion de crise. L’État, l’armée, la brigade des sapeurs-pompiers sont habitués à gérer des crises, mais ce n’est qu’une brique du risk management. L’amélioration essentielle, notamment dans le secteur public, doit porter sur l’identification des risques, sur leur anticipation, sur les moyens à mettre en place pour les maîtriser, c’est-à-dire s’entraîner, les tester, et s’assurer que si les risques surviennent le dispositif fonctionne le mieux possible. On ne peut pas tout prévoir, mais on se doit d’être entraînés à gérer la crise et à anticiper la phase d’après. La sortie de déconfinement est, pour l’État français et les entreprises qui vont devoir gérer le retour des salariés sur leur lieu de travail, un moment crucial que nous n’avons pas le droit de rater.

Laurent Rousseau : Ma première réflexion portera sur le devenir de la mondialisation dans le monde d’après. Les agents économiques – entreprises, particuliers – vont certainement être beaucoup plus prudents. On peut craindre que le repli sur soi que l’on commençait à percevoir ne s’accélère. Le deuxième point concerne le risk management public. On doit s’interroger sur le projet de protection de l’État, sur la protection sociale au sens large. Comment protège-t-on les aides-soignants, les personnels à domicile, les seniors ? Quel projet de société les États veulent-ils promouvoir ? Enfin, je rejoins ce qu’a dit Oliver Wild sur la technologie, le travail à distance, la signature électronique… Nous allons devoir dresser un bilan de l’application de ces innovations sociales et technologiques. Plus généralement, n’est-ce pas une opportunité pour les assureurs de mettre en valeur leur projet d’économie sociale et solidaire ? On parle de dividende économique, de dividende social. N’y a-t-il pas une convergence, et finalement une revalorisation de la rémunération du travail, par opposition à la rémunération du capital ? Ces thèmes étaient jusqu’à présent des impératifs politiques. Il y aura, je pense, des opportunités pour les (ré)assureurs qui arrivent à se positionner dans cette convergence ; les profits excédentaires doivent être réorientés au profit d’une vision sociétale beaucoup plus porteuse, beaucoup plus « long terme ».

Thierry Derez : Tout d’abord, cette crise témoigne du besoin de sécurité, de sûreté de nos concitoyens. Globalement, c’est une bonne nouvelle pour l’industrie de l’assurance. Les personnes qui ont une grosse aversion au risque sont pour nous un gage d’activité.

Deuxième remarque, nous sommes passés d’un monde centré sur l’économie et la finance à un monde obsédé par le tout-sanitaire. Nous avons une séquence de temps, qui a débuté un peu avant le confinement et va marquer de son empreinte tout le processus de déconfinement, voire au-delà, où l’emprise de l’univers sanitaire va être extrêmement forte. Cela ne devrait normalement pas durer. La vie ne peut pas se résumer à être attentif à rester en bonne santé. Il y a d’autres dimensions qui progressivement vont réapparaître. Peut-être demain verra-t-on un retour du politique au sens propre du terme. Nos organisations vont devoir être complètement repensées ; pas seulement dans les entreprises, mais aussi dans le corps social. C’est une fonction éminemment politique. C’est la capacité des politiques à nous proposer des projets et des trajectoires qui répondent aux attentes que cette crise fait déjà surgir. Avec évidemment, comme d’habitude, des aspirations qui vont peut-être être contradictoires, voire conflictuelles – mais ce sont les charmes de la démocratie.

Bertrand Labilloy : Le premier élément, me semble-t-il, sera de revoir l’arbitrage entre l’efficience et la résilience. Les dix ou vingt dernières années ont été axées sur l’efficience ; la question de la résilience revient en force. Je rappelle que l’hypothèse d’une pandémie telle que nous la vivons avait été formulée dans des travaux de comités, de prospective, y compris en France, mais que personne ne l’avait prise au sérieux. Lors du dernier Forum économique de Davos, quand on a demandé quels étaient les dix premiers risques qui menaçaient l’économie mondiale, alors même que l’épidémie était déjà lancée, la pandémie arrivait en queue de peloton. Cette attention au scénario improbable extrême va donc revenir au centre de nos préoccupations ; pour nous, assureurs, et surtout réassureurs, c’est plutôt une bonne chose.

Un deuxième point a été évoqué, c’est notre rapport à la mondialisation, qui va vraiment changer. Dans notre métier de réassureur, nous sommes amenés à voyager très souvent un peu partout dans le monde ; c’est quelque chose qu’il va falloir revoir – même avant les impératifs d’écologie – pour des raisons sanitaires. D’un autre point de vue, on mesure l’intérêt, en période de crise extrême, qu’il y a à faire partie d’un écosystème, d’une place financière, avec un État qui peut vous aiguillonner ou au contraire apporter sa garantie publique pour faciliter les choses et aider à passer le mauvais cap.

Le troisième élément que nous allons être amenés à reconsidérer, c’est le regard sur certains métiers et certaines fonctions ; si je me limite simplement aux entreprises d’assurance, on voit bien qu’en ce moment nous sommes très dépendants des équipes qui s’occupent de l’informatique. Et très bientôt, nous allons être obligés de nous appuyer sur la médecine du travail, pour nous aider à organiser le déconfinement. C’est aussi un appel à changer le regard qu’on peut avoir sur d’autres professions qui auront porté le pays pendant cette période de confinement.

Laurent Rousseau : Pour conclure, un chiffre qui a son importance. Le coût de la pandémie, à l’échelle mondiale, pourrait représenter jusqu’à 80 ou 100 Md$ US. Pour mémoire, le 11 septembre 2001 a coûté entre 40 et 50 Md$ US et Katrina, en 2005, 50 Md$ US également. On parle d’un événement, à l’échelle mondiale, qui en IARD3 et en vie, est probablement le plus gros événement qu’on ait jamais assuré.

Notes

  1. Caisse centrale de réassurance.
  2. Association pour le management des risques et des assurances de l’entreprise.
  3. Incendie, accidents et risques divers.