Giordano Bruno invoquait la magie de la réminiscence et de la répétition des mots et des images. Le terme de blockchain confirme cette magie des mots. Nul terme n’est aujourd’hui utilisé avec moins de prudence que le terme de blockchain. S’interroger sur la réalité exacte de la blockchain et se laisser distancer par les propos enflammés à son sujet c’est s’exposer à la condamnation unanime des sachants et des ignorants, à l’instar des prétendants qui avaient eu le malheur de se laisser distancer par notre Atalante fugitive. C’est l’objectif de ce dossier que de faire descendre le mythe de son piédestal, de s’interroger sur la réalité concrète de la blockchain, de ce qu’elle peut apporter concrètement à la finance. Une fois dissipé le flou qui entoure le sujet, l’on découvre une technologie qui n’en est encore qu’à l’état de gestation dans la finance, dont les promesses sont beaucoup plus modestes et incertaines que ne le laissaient penser les ritournelles rhétoriques. Les ombres cimmériennes de la disruption s’éloignent et laissent place à un changement profond des modes de production de la sécurité. Incontournable certainement, révolutionnaire probablement, disruptive éventuellement, la blockchain donne lieu à de nombreuses expérimentations, voire proofs of concept dont ce dossier a l’ambition de rendre compte.

Joëlle Toledano considère que deux défis rendent l’accès à la blockchain difficile : l’effet de mode puis, une fois celui-ci dépassé, la compréhension de comment la blockchain entre dans les process, notamment comment se constitue la confiance sur laquelle repose l’autorité de la preuve. Dans le monde actuel, on boucle en allant chercher la preuve chez un tiers de confiance extérieur. L’enjeu de la blockchain c’est que l’on puisse boucler en restant dans le monde virtuel de la blockchain. Ceci suppose une gouvernance parfaitement maîtrisée.

Alexis Collomb dresse le bilan d’une disruption conceptuelle dont l’évolution est lente sur le terrain. Il souligne que, si les acteurs sont nombreux à réfléchir sur les conséquences technologiques de la blockchain pour leurs activités, il n’y a pas encore eu de déploiement à grande échelle du concept. Ce n’est donc encore que potentiellement que les intermédiaires de confiance vont être remplacés par les règles de protocole d’un monde voué à être au mieux, à moyen terme, « multi-blockchain ».

Régis Delayat confirme que de nombreuses initiatives blockchain ont été lancées dans l’assurance, que l’assurance est probablement l’un des secteurs les plus actifs en matière d’initiatives blockchain dans des domaines aussi variés que l’assurance automobile, la couverture des retards d’avion, l’assurance en temps réel des navires. Mais toutes ces initiatives, y compris la plus complète d’entre elles, B3i (blockchain Insurance Industry Initiative), ne sont que des proofs of concept.

Mathilde Garotin, Jihane Khouzaimi et Jérôme Balmes, après avoir fort utilement rappelé ce qu’est et ce que n’est pas la blockchain, présentent l’initiative lancée par la profession en vue de faciliter l’échange de données entre assureurs dans le cadre des résiliations autorisées par la loi Hamon. La plateforme permettrait de réduire de 30 % le coût de l’échange de données entre assureurs. En même temps, on mesure le caractère ciblé de l’usage concerné qui accrédite la perspective d’un monde multi-blockchain, au moins dans un premier temps, à moyen terme.

Laurence Hontarrède montre que la blockchain arrive à point nommé pour apporter une réponse adaptée à la crise de confiance traditionnelle qui prévaut dans la finance, face aux risques de fraude et de fausses informations. Le registre des transactions traçables et sécurisées qu’elle propose constitue un instrument de gestion des risques performant. Coûts opérationnels réduits, exploitation des données OIT (Internet of Things), pricings plus fiables et transparence accrue sont les enjeux de la technologie de la blockchain.

Jérôme Payonne décrit plus en détail l’application de la blockchain à la gestion des captives dans le cadre de la stratégie d’Allianz visant à explorer systématiquement des cas d’usage potentiels de la blockchain et de la création de solutions pilotes. Il souligne aussi le caractère encore très expérimental de cette technologie dont le déploiement à plus grande échelle demeure soumis à la capacité des acteurs à s’accorder sur des standards techniques et à challenger leurs processus de production internes.

Jean Devambez et Khai Uy Pham présentent un projet de plateforme de nouvelle génération de BNP Paribas visant à réinventer les activités de distribution des fonds mutuels. Ils estiment que la blockchain peut être plus qu’une simple base de données distribuée et qu’elle peut être utilisée pour transformer l’organisation des métiers de la finance. Sa gouvernance collaborative et l’environnement de confiance qu’elle instaure, sur la base de règles approuvées par tous les participants, en font en fait une technologie révolutionnaire dont la vitesse de déploiement reste cependant hautement incertaine à ce stade.

Julien Raimbault considère que la blockchain est tout simplement incontournable pour la gestion des fonds car elle va permettre de simplifier le parcours de souscription des clients, elle va accroître significativement la transparence d’accès aux données décrivant la nature de leur passif et va mettre à disposition une piste d’audit robuste et accessible en continu sur toute la chaîne de règlement-livraison.

Jean-Pierre Grimaud confirme que l’apport de la blockchain à la gestion des passifs des fonds d’investissement peut se révéler majeur pour autant que les parties prenantes s’approprient le sujet. Toutefois il demeure de nombreuses inconnues qui sont autant d’obstacles à une généralisation de la blockchain. Notamment, l’écosystème, qui rencontre déjà des difficultés à rentabiliser ses investissements, va résister au changement et la réglementation actuelle n’est guère adaptée car structurée autour d’infrastructures inadéquates.

Faustine Fleuret et Pierre-Charles Pradier pensent que même si son impact est limité à la baisse des coûts de production et à l’amélioration de la sécurité, la blockchain est suffisamment attractive pour les entreprises pour qu’elles mettent en œuvre ses applications sans nécessairement avoir besoin d’incitations particulières. Pour autant, l’État peut accompagner le mouvement, notamment dans les domaines où elle est appelée à remplacer les mécanismes producteurs de confiance.