Le Brexit a été vu tour à tour comme une malédiction et comme une bénédiction pour le secteur financier. Mais, il faut bien reconnaître que les craintes et les espoirs qu’il a fait naître sont à beaucoup d’égards excessifs.

Le Brexit ne résout pas plus nos problèmes économiques et financiers qu’il ne les aggrave substantiellement. Certes, à un moment où les Européens devraient plus que jamais se serrer les coudes face à un environnement géopolitique chamboulé et de plus en plus menaçant, on a raison de craindre les conséquences géopolitiques de cette décision malencontreuse. Elle affaiblit politiquement et stratégiquement l’Europe alors qu’il faudrait la renforcer. Pour autant force est de constater que le Brexit, la montée des populismes et la réapparition des revendications régionales sont autant d’expressions claires du fait que l’Union économique et financière n’est pas nécessairement porteuse de la convergence politique et stratégique que nous en attendions, qu’elle pourrait même avoir alimenté les forces de divergence, dans la mesure où le marché cultive et magnifie l’expression des particularismes individuels ou collectifs. Le Brexit est donc tout à la fois une rupture dans l’évolution vers une Europe politique, un produit de la lente maturation d’une inexorable divergence économique et la conclusion d’une tragique méprise politique.

Mais, surtout, ses conséquences sont très différentes selon les secteurs concernés, notamment à l’intérieur du secteur financier. Même un Brexit hard, qui est actuellement le scénario le plus craint chez les financiers, n’aurait pas la même signification pour la gestion d’actifs, la banque d’investissement, la banque de détail, le private equity, l’assurance, les fonds de pension, la réassurance ou la titrisation en assurance. La fragmentation de l’espace financier qu’il introduit est importante, mais elle n’est pas totalement nouvelle sachant que deux fragmentations, qui toutes deux concernent directement le Royaume-Uni, affectent d’ores et déjà cet espace : l’une liée à la non-appartenance à la zone euro, l’autre liée à l’absence d’une coordination forte entre régulateurs et superviseurs financiers nationaux, à l’exception des grandes banques européennes pour lesquelles l’union bancaire a été poussée à son terme. Jusqu’à présent, les assureurs européens ont ainsi été incapables de créer des plateformes commerciales paneuropéennes et, sauf exception, d’imposer des directeurs financiers non nationaux, voire non résidents, dans leurs filiales nationales. Finalement, les trois paramètres qui vont déterminer les conséquences du Brexit pour les institutions financières européennes sont le niveau d’exigence de la régulation de leur secteur (en l’absence de régulation, les conséquences du Brexit sont moindres), la préexistence d’une fragmentation nationale de leur marché (celle-ci atténue les conséquences du Brexit) et le devenir des mouvements de capitaux entre le Royaume-Uni et l’Europe (par rapport auquel nous sommes encore plongés dans l’incertitude). Et, de ce point de vue, force est de constater que les positions des différents secteurs financiers sont hétérogènes.

Le dossier présenté dans ce numéro vise moins à constituer un propos d’étape dans le cours de la négociation du Brexit qu’à mettre ce dernier en perspective tant par rapport aux défis financiers d’une insertion renouvelée du Royaume-Uni dans le concert européen qu’aux mutations économiques attendues d’une rupture qui n’était pas anticipée. On remarquera que nos auteurs invitent non seulement les Britanniques mais aussi les Européens eux-mêmes, au premier rang desquels les Français, à procéder à un « aggiornamento » et à repenser la façon dont ils travaillent, notamment dont ils travaillent ensemble.

Katharine Braddick souligne que le Brexit est moins une révolution anti-européenne qu’une aspiration à travailler ensemble différemment. Reconnaissant le flou qui entoure la rupture initiée par le Royaume-Uni, elle insiste cependant sur l’importance de trouver une solution équilibrée pour la gestion des services financiers, qui préserve les intérêts des deux parties. Surtout, elle adjure l’Europe de choisir une sortie « par le haut » et souligne que les bénéficiaires ultimes de la négociation ne sont ni les régulateurs, ni les superviseurs mais bien les consommateurs, les ménages et les entreprises, au Royaume-Uni et en Europe.

José Bardaji et Laurent Clavel constatent que contrairement aux anticipations, le vote pour le Brexit n’a pas eu d’effet immédiat sur l’activité économique. Pourtant, cette apparente résilience ne doit pas masquer les mécanismes intrinsèquement récessifs du Brexit, qui sont bien à l’œuvre : ainsi, l’investissement, l’activité, le prix des actifs – mobiliers et immobiliers –, ainsi que la livre se tassent-ils progressivement et tout laisse penser que ce mouvement devrait s’amplifier à l’avenir, aggravé par les effets d’une politique budgétaire restrictive, que la politique monétaire accommodante ne permet pas de compenser.

Sylvain de Forges s’efforce de replacer le Brexit dans un contexte global qui est celui de la dynamique des évolutions financières de ces dernières années. Tout en soulignant les conséquences désastreuses de la décision britannique, surtout pour le Royaume-Uni, il insiste aussi sur les paradoxes de la décision britannique ainsi que sur les opportunités qu’elle ouvre et que l’Europe aurait tort de négliger. En écho aux propos de Katharine Braddick, l’auteur conclut par un appel à repenser l’Europe, repenser la manière dont les Européens travaillent ensemble.

Michel Prada nous invite, quant à lui, à commencer par penser l’impensable, c’est-à-dire la sortie pure et simple de l’Union, faisant du Royaume-Uni un pays tiers. Pour cela, il tente de répondre aux quatre questions prioritaires qui portent sur les conséquences de la sortie du Royaume-Uni de l’espace juridique européen, sur le devenir de la liberté de prestation de services, sur le positionnement de l’Union et des responsables de la zone euro au regard de la maîtrise des infrastructures de marché et sur le sort des contrats en cours ainsi que sur le droit des contrats futurs. Il conclut par un appel à une accentuation de l’effort d’aggiornamento de la France.

La Confédération de l’industrie britannique (CBI) insiste à la fois sur les incertitudes créées par le Brexit et sur les conséquences graves d’un Brexit sans accord préalable entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, une situation qui engendrerait de nombreuses difficultés pour les entreprises tant britanniques qu’européennes. Fort de ce constat, la Confédération britannique milite pour une période de transition durant laquelle le Royaume-Uni resterait au sein du marché commun. En septembre dernier, le Premier ministre anglais a, de fait, reconnu officiellement la nécessité, pour l’économie britannique, d’une transition prudemment qualifiée de « période de mise en œuvre ».

Jean-François Boulier considère que le vote du Brexit légitime à ce stade tout autant une vision optimiste qu’une vision pessimiste de l’avenir de nos relations avec le Royaume-Uni et de l’absorption du choc du Brexit. Il considère que les conséquences du Brexit sont tout particulièrement préoccupantes pour des secteurs comme l’automobile, l’agriculture et la pêche, mais qu’elles sont aussi sensibles pour le secteur financier. Les fonds européens aujourd’hui gérés par la City vont devoir se relocaliser sur le continent, même si cela prendra du temps en raison de la moindre mobilité des compétences. Quant à la baisse de la livre, elle va offrir aux fonds britanniques, notamment aux fonds de pension, des opportunités intéressantes d’investissement en Europe continentale et en Irlande.