Entretien réalisé par Gilles Bénéplanc, Pierre Bollon, Arnaud Chneiweiss et Daniel Zajdenweber

Risques : Le jeu et la passion du jeu peuvent conduire à l’addiction. Pourquoi l’État a-t-il décidé que, sur cette passion-là, il fallait un monopole confié à une entreprise publique ?

Stéphane Pallez : Ce mode d’organisation n’est pas un choix spécifique à l’État français. La quasi-totalité des pays de l’Union européenne, ainsi par exemple que l’ensemble des États fédérés des États-Unis, ont confié l’activité d’opérateur de loterie à des monopoles publics ou privés, qu’il s’agisse de l’activité en points de vente mais aussi en ligne. Cette organisation est pleinement conforme au droit français comme européen, comme des décisions récentes du Conseil d’État et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) l’ont confirmé. Le jeu d’argent est une activité permanente de nos sociétés dans l’histoire et dans toutes les civilisations, mais qui comporte des risques forts du point de vue de l’ordre social (risque de pratiques excessives ou addictives) et de l’ordre public (risque de fraude et blanchiment).

C’est également une source de revenus importante pour les États. Les États sont donc conduits à interdire les formes de jeu présentant les risques les plus élevés (par exemple les casinos en ligne ou l’offre de machines à sous en dehors des casinos) ou à fortement encadrer leur exploitation, en octroyant des monopoles ou des licences à des opérateurs en concurrence. Le monopole permet d’amplifier l’application de la régulation du secteur via un opérateur. L’opérateur en monopole dispose en effet de toutes les informations et des ressources pour assurer le développement du marché tout en appliquant des politiques plus ambitieuses et plus efficaces en terme de prévention des addictions et des trafics illégaux. Il est plus facile de le faire dans le cadre d’un monopole que de le faire dans un secteur ouvert à la concurrence, même régulée. Les deux formes d’organisation sont possibles et, en France, les deux organisations coexistent. Même si la très grande majorité de l’activité de jeux est gérée sous forme de droits exclusifs confiés à différents opérateurs (Française des Jeux, PMU, casinos), les paris sportifs, hippiques et le poker en ligne sont ouverts à la concurrence depuis la loi du 12 mai 2010, qui a également créé un cadre de régulation et un régulateur spécifique, l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel).

Le jeu est donc une activité économique reconnue comme spéciale, et justifiant éventuellement des modes particuliers de régulation adaptés à chacun des segments de marché, interdiction, monopole ou licences.

Risques : Les paris sportifs sur Internet ne relèvent pas d’un monopole. Comment analysez-vous la création de ce mini-marché aux frontières de l’empire de la FDJ ?

Stéphane Pallez : L’ouverture du marché des jeux en ligne – c’est-à-dire non seulement les paris sportifs mais aussi hippiques et le poker –, a eu lieu en 2010. Elle a répondu à l’objectif poursuivi, à savoir la transformation d’une offre illégale – incontrôlée, échappant à la fiscalité, soulevant des problèmes de transparence et de protection des consommateurs – en une offre légale régulée. De ce point de vue, c’est un succès puisque l’offre illégale est maintenant plus marginale même s’il est toujours difficile de la mesurer. Ce qui a été constaté a posteriori, c’est que certaines composantes de ce marché ne se sont pas autant développées qu’on le pensait. Le poker en ligne, dont on avait beaucoup parlé à cette époque-là comme ayant un très grand potentiel de croissance, après une période où beaucoup d’acteurs s’étaient positionnés sur ce segment, a finalement été ramené à la dimension d’un marché de spécialistes, qui n’a pas vocation à devenir forcément un marché grand public. Le marché du pari hippique en ligne est également stable, voire en diminution depuis deux ans. En revanche, les paris sportifs en ligne se développent de manière très dynamique même si leur volume reste encore limité par rapport à l’ensemble du marché des jeux de hasard et d’argent en France.

Risques : Le « jeu responsable », les deux termes vont-ils ensemble ? Peut-on mener deux actions qui semblent contradictoires en même temps : développer le chiffre d’affaires de l’entreprise tout en favorisant des pratiques responsables ? Par exemple, le Rapido a été arrêté.

Stéphane Pallez : Justement, c’est la démonstration que, dans le cadre du monopole, il est possible d’arrêter un jeu qui peut poser des problèmes en termes d’addiction, alors que c’est un succès en termes de chiffre d’affaires. Le Rapido était un jeu de tirage express qui a connu une très forte croissance de son chiffre d’affaires, due notamment à des joueurs ne maîtrisant pas leur pratique de jeu. Nous ne pensons pas que le Rapido créait seul des joueurs addictifs. En effet, même si certains produits sont plus ou moins à risque, un produit seul, ou une activité, ne suffit pas à entraîner une conduite addictive. Selon les addictologues, les joueurs excessifs jouent souvent à plusieurs jeux, même s’ils ont un jeu de prédilection et présenteraient aussi, pour certains d’entre eux, des signes de polyaddiction. Mais les caractéristiques du jeu Rapido faisaient qu’il attirait particulièrement, semble-t-il, les joueurs problématiques. Il n’était donc pas compatible avec notre modèle de jeu. La décision a ainsi été prise de l’arrêter et de le remplacer par un autre jeu dont les facteurs présentant des risques ont été réduits, et de mettre en place une veille particulière pour mesurer les impacts de ces changements.

La pratique des jeux de hasard et d’argent ne présente pas de risque pour la très grande majorité des joueurs qui privilégient une pratique dite « récréative ». Notre enjeu est de proposer des jeux qui privilégient cette pratique avec une mise moyenne modérée et une expérience de jeu ludique. Donc le « jeu responsable » n’est pas qu’un slogan, c’est une composante structurelle de notre activité. Nous l’avons totalement intégré dans la conception de nos jeux. Une équipe dédiée travaille avec la direction marketing pour évaluer tous les projets de jeux et les soumettre également à des experts reconnus, dont certains contribuent au dossier de cette édition de la revue Risques.

Le premier garde-fou est le contrôle du régulateur. Je rappelle que, s’agissant de la partie en monopole, c’est-à-dire 99 % de notre activité aujourd’hui, nos jeux sont soumis à l’autorisation du régulateur du monopole. Il consulte préalablement la Commission consultative des jeux et paris sous droits exclusifs (Cojex) – dans laquelle des parlementaires mais aussi certains experts en addictologie sont représentés. La Cojex émet un avis avant que le secrétaire d’État au Budget prenne sa décision qui peut parfois être de nous demander certaines modifications ou une période d’expérimentation. Ensuite, après la mise du jeu sur le marché, nous initions nous-mêmes des études pour analyser qui joue à nos jeux et selon quelles pratiques. Enfin, nous sollicitons également un regard tiers indépendant, par Vigéo, qui mesure notre performance RSE.

Beaucoup posent la question de l’addiction à propos des jeux en ligne. En effet, le jeu en point de vente physique présente des caractéristiques de « rite social », qui font que les joueurs ne jouent en général pas seuls. Nos détaillants sont par ailleurs sensibilisés à cette philosophie du jeu récréatif et aux bonnes pratiques. Certains craignent donc que le jeu en ligne ne soit plus propice à l’addiction en raison de l’isolement des joueurs. C’est un risque sur lequel il faut rester vigilant mais l’avantage du jeu en ligne, c’est aussi qu’il permet un suivi plus précis du comportement du joueur. Tout joueur en ligne, dans son parcours d’inscription, est déjà obligé de renseigner un questionnaire précisant notamment la somme qu’il compte dépenser par semaine. On lui demande de définir lui-même son profil de jeu, et on est en mesure de l’alerter quand il s’approche de ses limites, voire quand il les dépasse. Le jeu en ligne nous offre donc aussi de nouvelles opportunités d’accompagner nos joueurs dans leurs pratiques, et la technologie et l’innovation vont nous permettre de progresser encore en ce sens à l’avenir.

Risques : La clientèle de la Française des jeux aime-t-elle le risque ?

Stéphane Pallez : Nous vendons de l’espoir de gagner… et donc du risque, mais, en France, de manière modérée en moyenne.

La mise moyenne de notre clientèle est de 9 euros par semaine, sans tenir compte de ce qui est redistribué aux joueurs. Nous redistribuons au total 65 % des mises aux joueurs. Les mises annuelles par habitant en France sont d’ailleurs peu élevées (197 €) alors que nos collègues italiens sont à 279 € et nos collègues norvégiens à 398 € sans parler des opérateurs asiatiques…

Risques : Quels types de risque rencontre la Française des jeux ?

Stéphane Pallez : Le risque financier existe mais il est géré de manière extrêmement prudente à travers la constitution de fonds de contrepartie et in fine la solidité du bilan de l’entreprise.

Pour moi, le risque le plus complexe et qui serait potentiellement le plus grave pour l’entreprise, c’est le risque de réputation. En particulier si nos joueurs pensaient que le jeu n’est pas intègre, qu’il ne s’agit pas vraiment d’aléa, qu’il y a une martingale quelque part. La première réponse à ce risque est le contrôle de l’intégrité des jeux, et le contrôle de la fraude, en étant très performant en matière de systèmes d’information et de certification de ces systèmes.

Deuxième risque majeur, le risque technologique. Nous avons de très hautes exigences en termes de continuité et de sécurité de l’ensemble de nos systèmes. Nous devons nous prémunir contre des risques au niveau central ; mais ayant près de 33 000 points de vente physiques, des pannes du réseau de communication pourraient nous affecter aussi. Nous avons donc des capacités informatiques très importantes, un data center qui est doublé, avec une gestion extrêmement pointue du risque d’interruption de notre activité, et donc aussi de la sécurité, c’est-à-dire du risque d’intrusion dans nos systèmes. À ce jour les tentatives ont été infructueuses. Mais il est clair que c’est un risque majeur pour nous dans le monde d’aujourd’hui.

Risques : Y-a-t-il un risque sur le produit ? Imaginez-vous de nouvelles formes de pari ?

Stéphane Pallez : C’est une très bonne question. J’ai coutume de dire que même les monopoles sont soumis à la concurrence mais de manière latérale. Notre environnement est en changement significatif en ce moment, puisqu’on constate que beaucoup d’autres jeux se développent dans l’univers numérique. À première vue, ce ne sont pas des jeux d’argent. En réalité, quand on regarde les plus grands succès comme Candy Crush aujourd’hui, ce sont des modèles freemium : les joueurs commencent à jouer gratuitement mais au bout d’un certain temps, pour pouvoir jouer d’une manière plus intense, s’acheter du temps supplémentaire, des accessoires, des modes de prolongation du jeu, se lancer des défis et jouer avec sa communauté, il devient payant. C’est d’ailleurs un jeu qui génère un chiffre d’affaires significatif. Ce n’est pas un « jeu d’argent à hasard prépondérant » mais il n’est pas si éloigné de certains types de jeu que nous pratiquons. Notre réponse, c’est d’abord d’importer dans nos jeux une forme d’expérience qui les rende attractifs pour ce type de joueurs si nous voulons qu’ils restent nos clients.

Je ne pense pas que ces jeux soient par nature moins addictifs ou plus responsables que les nôtres, alors qu’ils ne sont soumis à aucune réglementation. Pour Candy Crush, à ma connaissance personne ne s’est demandé si les joueurs ressentaient des difficultés à arrêter ou contrôler leur consommation. Or, vu le chiffre d’affaires de ce jeu, et vu aussi la pratique qu’on peut observer, c’est un jeu qui peut présenter des caractéristiques de forte intensité.

Risques : Sur les paris sportifs, où finalement vous jouez contre le joueur, comment gérez-vous le risque ? Qui fait les cotes, y-a-t-il des moyens de réassurance, de mutualisation des cotes ?

Stéphane Pallez : En effet, le pari sportif est une activité qui comprend des risques spécifiques.

En premier lieu, comme vous le soulignez, parce que nous ne sommes pas dans un pari mutuel où les joueurs joueraient entre eux mais dans le pari à cote où les joueurs jouent contre les opérateurs. Nous produisons donc des cotes sur l’ensemble des compétitions proposées et dans le cadre de chaque compétition sur différents types de paris au sein de chaque compétition, cotes qui indiquent au joueur le montant du gain en cas de succès. C’est donc une activité d’expertise pour les opérateurs comme pour les joueurs.

Le risque financier est différent sur les marchés des paris sportifs en ligne et en points de vente. La rémunération de la FDJ et de ses concurrents dépend du niveau des gains des joueurs sur le marché des paris sportifs en ligne qui se caractérisent par un taux de retour au joueur (TRJ) élevé. En revanche, sur les paris sportifs en réseau dont le TRJ est beaucoup moins élevé, la rémunération de la FDJ repose, comme pour la loterie, sur les mises collectées et est donc indépendante des gains des joueurs.

En outre, le pari sportif est un terrain potentiel de deux autres risques, le risque de blanchiment et le risque de fraude. L’exploitation en monopole de cette activité en points de vente permet de réduire significativement ce risque : le système d’information de la FDJ captant l’intégralité des données du marché, est en mesure de détecter les atypismes de mises sur une compétition donnée ou dans un point de vente particulier et de prendre en temps réel les décisions nécessaires.

Risques : Vous avez développé la possibilité de parier en groupe sur le loto. C’est en quelque sorte une loterie collective ?

Stéphane Pallez : Nous avons réalisé une étude qui montre que c’est une pratique traditionnelle et fréquente : plus d’un tiers des joueurs ont déjà joué en groupe de manière informelle. Nous avons donc imaginé de sécuriser cette pratique pour la faciliter et aussi éviter des situations de conflit qui ne sont d’ailleurs pas forcément faciles à gérer en cas de gain. Cela consiste à avoir des tickets où on peut cocher une case « jeu en groupe ». Ce qui permet ensuite au détaillant d’émettre un ticket pour chaque joueur qui représente sa part du lot gagnant s’il gagne, et simplifie la vie de nos clients. C’est donc une pratique récréative, dans laquelle les gens misent peu et augmentent leur chance de gain collectif.

Risques : Et sur le risque de déstabilisation suite au gain, quel est l’accompagnement des gagnants ?

Stéphane Pallez : Le risque de gagner est un bon risque ! En revanche, nous sommes attentifs à la gestion des changements que ce risque va engendrer dans la vie de nos gagnants. On touche là à des attitudes psychologiques et culturelles vis-à-vis de l’argent qui sont assez variées suivant les pays. Au Royaume-Uni, les gagnants vont sur les plateaux de télévision et disent comment ils comptent dépenser l’argent qu’ils ont gagné. En France, nous nous engageons à préserver l’anonymat des gagnants puisqu’ils veulent, dans leur grande majorité, rester anonymes, pour gérer un potentiel changement de vie. Nous avons pris la mesure de cela, et nous proposons aux « grands gagnants » de les accompagner, s’ils le souhaitent. Le principal service offert, c’est de rejoindre la communauté des grands gagnants qui regroupe des gens de toutes origines, de toutes régions et de parcours variés avec qui on peut échanger au sujet d’une expérience commune peu banale. Au-delà, on essaie de leur donner un certain nombre de conseils, mais sans être prescriptifs, notamment en matière financière. On les incite surtout à une réflexion sur la gestion de leurs risques avant de prendre de grandes décisions. Comme quoi le jeu, c’est de l’évaluation et de la gestion de risque, y compris quand on a gagné !