Pour la plupart d’entre nous, l’affaire est entendue. La crise que nous traversons depuis près de quatre ans à entraîné un accroissement généralisé de l’aversion au risque, tout particulièrement pour l’ensemble des acteurs du monde de la finance.

Mais est-ce bien certain ? N’est-ce pas avant tout la perception des risques qui s’est modifiée ? Et n’avons-nous pas, en partie du moins, quitté le monde même du risque pour aller vers les terres moins balisées de l’incertitude ou du moins de l’ambiguïté ? L’une des principales fonctions d’une revue comme la nôtre – d’autant qu’elle porte fièrement depuis désormais plus de vingt ans le nom même de Risques – est de s’efforcer de prendre autant de hauteur que possible pour donner de la profondeur de champ à ses lecteurs, sans perdre naturellement le contact avec leurs préoccupations quotidiennes.

Certes il est peu contestable que la perception des risques financiers soit aujourd’hui plus aiguë. Pour l’industrie de l’assurance, d’ailleurs, ce n’est pas nécessairement de prime abord une si mauvaise nouvelle que cela, et l’on peut par exemple penser que les fortes souscriptions d’assurance vie en France en 2010 trouvent là une de leurs explications, le track record des assureurs et leur bonne résistance à la crise parlant en leur faveur. En un second temps cependant, la crise, ou plutôt ses conséquences, présente des aspects moins favorables. Il suffit de penser à trois contrecoups. Le premier porte sur des règles de solvabilité et est l’objet des deux premières parties de ce numéro de Risques : il semble bien en l’espèce qu’à la fois la perception des risques et l’aversion au risque des régulateurs aient fortement augmenté… Le deuxième, heureusement seulement potentiel au moment où ces lignes sont écrites, porte naturellement sur la fiscalité : les moindres souscriptions enregistrées début 2011 semblent en tout cas montrer que les épargnants n’aiment pas l’incertitude en matière d’évolution future des prélèvements… Le troisième est plus fondamental encore : quid si des événements négatifs que nous pensions maîtrisables, donc assurables, s’avéraient finalement hors de toute mesure, de tout contrôle ?

Au-delà des constats factuels, que l’on pourrait multiplier, les auteurs de ce dossier montrent bien que la crise actuelle est un vrai test qui nous incite à aller plus loin dans la réflexion sur le risque, sans verser dans le catastrophisme.

Pascal Bruckner ouvre le dossier par un article particulièrement vigoureux, qui dénonce les ravages actuels de la peur, cette « mauvaise crainte » : « l’envie d’éliminer toute incertitude se renforce de l’impossibilité d’y parvenir et dégénère en allergie à l’imprévisible ». Force est de reconnaître qu’il n’a pas complètement tort…

Pierre-Charles Pradier nous aide à lire le dernier ouvrage de Reinhart et Rogoff, qui vient de paraître en France sous le titre ironique Cette fois, c’est différent. Un effet pervers des mécanismes décrits par Bruckner est en effet que c’est en réalité pour une bonne part la recherche éperdue du « sans risque » qui conduit à la crise. Crise qui marque la transition entre deux régimes « semi-durables » où le calcul des probabilités peut reprendre des droits. Souhaitons-le, mais n’oublions surtout pas que l’actif sans risque n’est qu’une « illusion probabiliste »

L’article de François de Varenne, extrêmement clair, explique notamment les déterminants de la prime de risque, qui est au cœur de la valorisation des actifs et des processus d’investissement. Sa conclusion, assez convaincante, est que la crise pourrait venir expliquer pourquoi les niveaux élevés de prime de risque (écart de rendement entre les actifs perçus comme sans risque et les autres actifs) peinaient jusqu’alors à être expliqués par la théorie économique : le risque est en réalité plus élevé qu’on ne le pensait…

Didier Folus nous permet tout d’abord, et c’est bien utile, de mieux connaître et comprendre les indicateurs de risque les plus employés, qu’ils soient fondés sur des modèles d’option, comme le désormais fameux indice de volatilité VIX, ou sur le Capital Asset Pricing Model (CAPM). Il nous montre ensuite que ceux-ci ne peuvent suffire et gagnent à être complétés par une analyse du rôle de l’incertitude dans la prise de décision, ce qui est vraiment nécessaire en une période où l’on se demande si le concept même d’actif sans risque a encore un sens.

Luc Arrondel et André Masson nous font passer du côté des épargnants et de la mesure de leurs préférences. Celles-ci ont-elles changé pendant la crise, ce qui remettrait en cause la théorie classique de la stabilité inter-temporelle de leur aversion au risque ? La recherche, qui se fonde sur une méthode originale d’élaboration de « scores » permettant de profiler les individus suivant leur appétence pour le risque et leur façon d’appréhender l’avenir, semble plutôt montrer qu’il n’en est rien. Ce serait en fait leur perception même du risque que la crise aurait modifié.

L’étude réalisée par Martin Weber, Elke Weber et Alen Nosic pour l’Observatoire de l’épargne européenne, que présentent Didier Davydoff et Laetitia Gabaut, va largement dans le même sens. Basée sur une enquête effectuée entre septembre 2008 et juin 2009 auprès des clients d’une banque de courtage en ligne britannique, elle montre que la crise financière a essentiellement modifié les anticipations des épargnants sur les marchés et non leur aversion au risque.

L’article de Marie-Hélène BroihanneMaxime Merli et Patrick Roger rappelle que les théories classiques du risque, et en particulier celle dite de l’« espérance d’utilité », échouent à décrire les comportements observés. Les auteurs soulignent tout l’apport de l’approche « comportementale », mieux apte à prendre en compte l’hétérogénéité des attitudes concrètes telles que l’aversion plus forte aux pertes qu’au risque lui-même. En réalité, tout se passe comme si les agents se livraient à une véritable « comptabilité mentale » que la psychologie cognitive peut nous aider à décrypter.

Christian Schmidt introduit à la notion d’ambiguïté, centrale dans son dernier livre Neuroéconomie qui a reçu en 2010 le prix « Risques – La Tribune BFM ». Il s’agit d’une catégorie sui generis, qui diffère du risque car elle n’est pas mesurable par une distribution de probabilités, mais qui n’est pas non plus une incertitude car elle n’échappe pas à toute mesure. Elle n’active d’ailleurs pas les mêmes régions cérébrales, mobilisant un système neuronal plus riche et plus complexe. Voilà un champ d’étude encore trop peu exploré et dont l’auteur sent qu’il sera capital pour tous les marchés de l’assurance.

Enfin, François-Xavier Albouy boucle ce stimulant dossier, en écho à Bruckner, par un texte qui nous ramène aux fondements même de notre métier. Pour lui, il n’est en réalité qu’une seule véritable catastrophe : la pauvreté de masse. Et il n’y voit qu’une solution possible : l’élargissement des mutualités, le développement de la prévention, de la gestion des risques et de l’assurance. Dans un monde de chocs, c’est pour lui la méthode politique, économique et sociale la plus efficace pour résister.