C’est la deuxième fois que Risques s’associe avec la Revue d’économie financière pour produire un numéro commun. La première fois, c’était en 2008 à l’occasion de la plus grande crise financière que le monde ait connue depuis 1929.

Dans les deux cas, il s’agissait de comprendre ce qu’était le rôle des institutions financières dans le développement de la crise considérée et d’imaginer ce que pourraient être les actions à mener tant du côté du pouvoir des régulateurs que de celui des acteurs. Les acteurs, ils sont connus, ce sont les banquiers, les assureurs et les gérants d’actifs. Nous avions été, lors de la crise précédente, frappés par le rôle très clair qu’avaient pu jouer des décisions de politiques monétaires et par l’importance qu’avait prise une finance souvent difficile à saisir et de ce fait en danger majeur. Il y avait donc eu une logique simple qui avait entraîné un arrêt brutal de l’activité et une reprise totalement impulsée par des politiques budgétaires et monétaires pour partie traditionnelles. On opposera que le quantitative easing est né à cette époque. C’est vrai, mais la suprématie des politiques budgétaires s’imposait encore. On était en fait dans un paradigme keynésien qui avait ses règles et surtout sa théorie. Tout cela a volé en éclats, la théorie monétaire fut rangée dans les reliques sacrées mais désormais inadaptées et l’on s’acheminait tranquillement vers une croissance limitée pour les pays de l’OCDE, éclatante pour les pays d’Asie du Sud-Est. Certes, beaucoup de questions demeuraient, poussant les économistes parmi les meilleurs à évoquer une stagnation séculaire, l’excès d’épargne, la faiblesse des gains de productivité, le vieillissement de la population, en un mot ce qui définissait un équilibre de consommateur satisfait et de politique conventionnelle.

Brutalement, le monde a changé, avec l’apparition de cette pandémie dont la violence rappelle les pestes des XIVe et XVe siècles. Mais en même temps les relations traditionnelles entre les créations de liquidité et la hausse des prix, la faiblesse des taux d’intérêt – deux phénomènes simultanés –, semblent avoir disparu. Notre incompréhension des mécanismes économiques et l’apparition d’exceptionnels degrés de liberté pour les politiques monétaires nous semblent faire porter l’année 2020 par un véritable démiurge. Mais surtout, ce qui est radicalement nouveau pour nous c’est que nous retrouvions une crise du XVIIIe au XIXe siècle, liée à des phénomènes totalement exogènes. Avant, les errances du climat fabriquaient des crises agricoles ; aujourd’hui, ce sont les errances d’une pandémie ravageuse qui fabriquent la crise actuelle.

A partir de cela, nous avons appris quatre choses. D’abord, l’univers des risques auxquels nous sommes confrontés est beaucoup plus vaste que celui auquel nous nous étions accoutumés. A cet égard, ce ne sont plus les vingt dernières années qui doivent être considérées comme atypiques mais les cinquante années précédentes. La seconde est que la crise sera profonde, très profonde et longue. Ceux qui imaginent une reprise d’activité rapide sont bien naïfs. La troisième c’est que notre avenir est suspendu à deux éléments bien incertains, la faiblesse de l’inflation et celle des taux d’intérêt. La quatrième évidence, c’est que nous aurons besoin plus que par le passé d’une allocation de l’épargne qui permette de réparer les dégâts de cette crise et de bâtir les éléments fondateurs d’une nouvelle croissance plus respectueuse de l’environnement et, pourquoi pas, du travail des hommes.

C’est en cela que ce numéro commun présente autant d’intérêt. Tout d’abord, il réunit l’ensemble des acteurs qui permettront – sitôt la crise sanitaire finie – de reconstruire un univers favorable à l’innovation et à la croissance. Le découpage même du numéro aide à comprendre ce qui se passe et à imaginer ce qui va se passer. Nous avons réussi à rassembler la vision des économistes, des historiens, des institutions financières, des entreprises des secteurs de l’assurance, de la banque et de la gestion d’actifs. Ce qui est frappant en lisant leurs interventions c’est de voir à quel point chacun va tenter à sa place de jouer le rôle le plus efficace possible pour lutter contre les effets économiques de la pandémie. Reste l’avenir nous dira-t-on. Il est extrêmement difficile aujourd’hui de définir de manière certaine l’évolution macroéconomique mondiale européenne et française. Nous sommes évidemment d’abord et avant tout contraints dans l’analyse par les hypothèses que l’on peut faire à propos de la crise sanitaire et de la doctrine de gestion de cette crise telle qu’elle a pu évoluer et qu’elle continuera d’évoluer le temps qu’elle durera. Mais, surtout, nous venons d’apprendre que la gestion des crises ne saurait épuiser la question de la gestion des risques et que le « risk management » doit, pour l’avenir, s’imposer à tous les niveaux et dans tous les secteurs. Et ce « risk management » doit être « holistique » en ce sens qu’il doit savoir hiérarchiser les risques tout en évitant les pièges de la monomanie. En même temps, notre incertitude sur la monnaie et sur les taux d’intérêt d’équilibre, ou sans risque, doit nous inciter à une modestie accrue par rapport au calcul financier et au calcul coûts/avantages des politiques de prévention des risques.

On comprend donc la sagesse des acteurs qui ont su, par tous les moyens, résister à ce choc imprévisible, sans comparaison possible. On comprend leur prudence sur la sortie de crise proprement dite. Mais cet ensemble de textes, les convergences remarquables dans la manière d’appréhender les événements ne peuvent que nous convaincre d’avoir un système financier, au sens large, résilient et réactif. Et la prudence des auteurs, qui pourra exaspérer certains lecteurs, est pleinement justifiée. Mais, dans l’espace d’incertitude accrue où nous venons d’être projetés, les lumières de l’éthique et de la raison ne retrouvent-elles pas leur place naturelle qu’une vision par trop technocratique de la décision nous avait fait trop vite perdre de vue ?

 

Jean-Hervé Lorenzi
Directeur de la rédaction
Risques

Philippe Trainar
Membre du comité éditorial
Risques