L’irruption et le déroulement de la crise du coronavirus constitue, en dehors des innombrables dommages qu’elle a déjà entraînés, un véritable laboratoire vivant susceptible de faire progresser notre connaissance des différentes manifestations du risque et de la manière dont elles sont appréhendées mentalement par nous tous et, en particulier, par les agents économiques. Cet article se propose de fournir un premier repérage, encore provisoire, de ce que cette crise a déjà permis de mettre en lumière sur ces questions.

Pour y parvenir, il faut d’abord distinguer deux phases différentes, bien qu’étroitement imbriquées : une première phase principalement sanitaire, qui a réellement commencé, en France, juste avant le début du confinement ; et une seconde phase, à dominante économique, qui débute réellement maintenant avec l’entrée dans une période de déconfinement, au moins partiel. Or les incertitudes qui caractérisent cette seconde phase sont elles-mêmes, pour une large part, les conséquences mal anticipées de nos réactions à la première phase. D’un point de vue analytique, il importe donc d’identifier et de présenter les principales singularités de ces risques engendrés aujourd’hui par l’apparition et la diffusion de ce nouveau virus, avant d’en dégager ses principales conséquences économiques et sociales. Le traitement économique de ces conséquences se heurte toutefois encore à une sérieuse difficulté qui résulte d’une limite de l’analyse économique elle-même, telle qu’elle s’applique aujourd’hui. Elle concerne la faiblesse des moyens dont on dispose encore pour articuler l’approche macroéconomique des conséquences de tels événements imprévus avec l’approche microéconomique par laquelle sont interprétés les comportements qui sont à leur origine. Cette question sera brièvement envisagée en conclusion.

Une nouvelle catégorie d’incertain : l’incertitude inattendue

La principale singularité de cette première phase est caractérisée par l’apparition, brutale, d’un nouveau virus jusque alors pratiquement inconnu, qui a rapidement frappé notre pays, comme du reste, à peu d’exceptions près, l’ensemble de la planète. Certes, le Covid-19 avait déjà bloqué la ville de Wuhan tout entière et se répandait assez largement en Chine, mais rien encore ne permettait de penser qu’il gagnerait aussi vite l’Europe, et singulièrement la France. On peut donc considérer comme « inattendue » l’occurrence de ses premières manifestations, notamment à Mulhouse, à la suite du rassemblement religieux qui s’est déroulé entre le 17 et le 21 février dernier.

Différentes distinctions ont déjà été introduites depuis maintenant plus d’un siècle, principalement par des économistes, qui ont permis de dégager plusieurs catégories dans les différentes manifestations de l’incertitude : ainsi, celle du risque par rapport à la simple incertitude [Knight, 1921], puis celle de l’ambiguïté par rapport au risque [Ellsberg, 1961], etc. Or l’apparition du coronavirus révèle brutalement l’émergence d’une nouvelle catégorie, ou plutôt d’une sous-catégorie particulière d’incertitude, celle d’une « incertitude inattendue », par opposition à une incertitude qui serait « attendue ». Mais contrairement aux catégories qui ont été rappelées, ce ne sont pas des économistes, mais des chercheurs en neurosciences qui en sont à l’origine. Cette singularité est importante, car si leurs travaux sur cette question renvoient également, comme ceux des économistes, à des expériences et à l’élaboration de modèles, ils s’appuient cette fois sur l’observation directe du fonctionnement cérébral en de telles situations, rendue aujourd’hui possible grâce aux données transmises par différentes techniques d’imagerie cérébrale existantes (IRM, PET…).

Plus précisément, plusieurs chercheurs, parmi lesquels notamment Dayan et Yu et d’autres membres de leur équipe, ont montré dans une série d’articles les transformations opérées dans le fonctionnement du cerveau par l’apparition d’une incertitude inattendue. En premier lieu, et contrairement au cas de l’incertitude attendue, la confrontation avec une incertitude inattendue entraîne une véritable rupture dans le mode habituel du traitement cérébral de l’incertain. Cette rupture a été identifiée dans le cerveau sous la forme d’un signal spécifique transmis par un neurotransmetteur particulier (la norépinéphrine). Il en résulte, pour le sujet confronté à une incertitude inattendue, le nécessaire abandon de son modèle mental de référence et la recherche, par inférence, d’informations variées et hétérogènes (souvenirs, rapprochements divers…), afin de reconstruire rapidement un nouveau modèle mental. Formulé dans le langage imagé des neurosciences, le travail cérébral passe alors d’un mode baptisé « top down », par référence à ce modèle, à un mode baptisé « bottom up » caractérisé par cette quête d’informations sans pouvoir les organiser dans un cadre préexistant [Yu et Dayan, 2003 ; Dayan et Yu, 2006].

Traduite dans les termes classiques de l’analyse économique du risque, il s’agit de l’irruption d’un événement, ou d’un état, complètement inconnu, n’appartenant à aucun des états du monde qui servent de référence à l’anticipation du décideur. C’est la raison pour laquelle l’arrivée inattendue de cette pandémie s’est accompagnée d’une rupture des références entraînant d’abord la surprise. Elle s’est alors rapidement accompagnée d’une activation de l’attention, parfois un peu désordonnée, portée à ce nouvel environnement. Ici encore, des travaux récents de chercheurs en neurosciences sont récemment parvenus, par-delà les zones du cerveau communément activées par toutes les formes d’incertitude, à en identifier certaines qui ne se manifestent précisément qu’en cas d’« incertitude inattendue », par opposition à d’autres plus spécifiques des « incertitudes attendues » [Payzan-LeNestour et al., 2013].

Si les résultats de ces travaux sont intéressants pour comprendre notamment les réactions immédiates des agents brutalement plongés dans un environnement inattendu, et par conséquent, immédiatement au moins, imprévisible, ils comportent toutefois des limites. Ils émanent tout d’abord de recherches effectuées sur un nombre nécessairement réduit d’individus. Mais surtout, ces résultats et les mécanismes qu’ils révèlent n’intéressent que des segments très brefs de temps, entre le moment de la surprise et celui où les individus sont parvenus à reconstruire un modèle de référence mentale, même s’il se révèle fragile et encore très provisoire. Or, la crise à laquelle nous assistons, et dont l’incertitude constitue la dimension majeure, se déroule sur des durées beaucoup plus longues, modulant ainsi son imprévisibilité initiale au gré des informations diverses et souvent contradictoires qui ne manquent pas de circuler et qui, d’une certaine manière, alimentent et entretiennent cette imprévisibilité.

Une dynamique des incertitudes au fonctionnement encore mal connu

Cette singularité de la crise du Covid-19 a donné naissance à un phénomène que l’on se propose de qualifier de « dynamique de l’incertitude », qui s’est manifesté dès la première phase médicale de la crise. Du fait de la multitude d’incertitudes qui entoure, encore aujourd’hui, cette maladie largement inconnue, les informations rapidement diffusées concernant ses origines, ses manifestations et ses modalités de transmission, se sont révélées, à leur tour, très incertaines, et parfois même contradictoires. Il en est résulté, pour tous ceux qui y sont confrontés, l’émergence d’une sorte de second degré d’incertitude. Non seulement l’irruption de cette maladie a constitué à l’origine, comme on l’a montré, une incertitude inattendue, mais son développement progressif a engendré ensuite une nouvelle couche d’incertitude, de second degré celle-là, portant cette fois sur la validité des caractéristiques qui lui ont été attribuées.

Pour comprendre comment a fonctionné et fonctionne encore ce phénomène, il faut introduire explicitement sa dimension dynamique. Tous les jours, en effet, et par les canaux les plus divers – déclarations de scientifiques ou de médecins, paroles gouvernementales, médias, réseaux sociaux, etc. –, de nouvelles informations, plus ou moins contrôlées, sont diffusées sur cette maladie et sur sa pandémie. Le contenu de ces informations parfois contradictoires, varie souvent, non seulement d’une source à l’autre, mais également d’un moment à un autre. Cette dynamique des incertitudes fonctionne en quelque sorte en boucle. Ainsi, l’arrivée de nouvelles informations, qui risquent d’infirmer les précédentes, alourdit encore le poids d’incertitude qui enveloppe les différentes dimensions de cette maladie.

Il en résulte deux conséquences différentes, mais également importantes sur les attitudes engendrées par ce mécanisme. En premier lieu, le doute tend alors à s’installer, entraînant le plus souvent chez les individus une aversion à la prise de décision (et donc, par hypothèse, aux risques anticipés), mais également des comportements individuels difficiles à prévoir, ce qui aggrave encore le caractère inattendu de l’incertitude qui caractérise ces situations. C’est ce que redoutent précisément aujourd’hui le corps médical et les pouvoirs publics. En second lieu, les changements brusques et répétés observés dans l’environnement mental des agents, engendrés par cette dynamique des incertitudes, peuvent également se traduire par une forme de volatilité. Des travaux de recherche commencent aujourd’hui à étudier, dans un cadre expérimental encore assez éloigné de ces réalités, les ressorts mentaux de cette forme de volatilité, propres précisément aux environnements inattendus [Payzan-LeNestour et al., 2016 ; Soltani et Izquierdo, 2019]. 

Du risque micro des agents au risque macro des économies en prélude de la crise

La seconde phase de cette crise est déjà, et sera plus encore, de nature économique. À peine sortis de cette incertitude inattendue, les individus et les collectivités vont se trouver, pour certains, et bientôt pour tous, plongés dans un univers de risque, qui, lui aussi, a été assez profondément transformé. Au niveau subjectif où la situation est vécue par les agents, deux facteurs intimement liés en modifient les données. Le premier résulte de la manière, nécessairement différente en fonction de sa position, dont chacun a vécu cette phase d’incertitude inattendue sur une durée qui peut encore se prolonger. Le second tient aux conséquences économiques de cette crise sanitaire qui, là aussi, varient également d’un individu à l’autre, en fonction des emplois et des secteurs économiques considérés. En d’autres termes, non seulement l’avenir reste encore très incertain pour tous, mais le référentiel sur lequel peut s’appuyer le calcul des uns et des autres pour prendre leurs décisions a changé, entraînant, de ce fait, de nouvelles d’incertitudes.

Certes, on commence à anticiper au niveau macroéconomique les conséquences de cette pandémie et des mesures de confinement qu’elle a nécessitées, en identifiant notamment les différents secteurs d’activité les plus frappés (transports, aéronautique, tourisme…). Mais d’autres incertitudes se profilent à ce niveau, liées à une singularité de cette situation bien souvent évoquée, mais encore assez peu analysée. Contrairement aux crises économiques majeures du passé récent (2009), ou plus lointain (1929), la crise économique qui se profile ne résulte, ni d’un choc financier, ni d’un accident monétaire. Elle frappe, au contraire, directement d’abord l’économie réelle, c’est-à-dire les biens et les services produits et consommés. Or, leurs variations dépendent en premier chef des décisions des agents concernés. Sous réserve des contraintes de coûts et de moyens, les consommateurs vont-ils augmenter leur consommation, ou au contraire, se restreindre et la réduire ? Les producteurs vont-ils rapidement réinvestir, ou au contraire attendre une meilleure visibilité économique ? On retrouve, ainsi posée sous une autre forme, une nouvelle manifestation de la boucle d’incertitudes qui a été précédemment décrite.

Il reste, dès lors, à comprendre comment articuler aujourd’hui ces deux perspectives. Entre les mesures macroéconomiques de l’environnement, qui résultent des procédures d’agrégation de plus en plus raffinées statistiquement, et leur perception par les agents qui façonnent leurs comportements selon des mécanismes mentaux de mieux en mieux connus, il n’existe pas de véritables jonctions. C’est cet angle mort de la science économique actuelle que révèle brutalement la crise économique qui se prépare aujourd’hui. La crise du Covid-19 nous fournit donc peut-être, dans l’urgence, une réelle opportunité de nous pencher sur cette importante question posée aujourd’hui à la science économique.

Bibliographie

DAYAN P. ; YU A., “Phrasic Norepinephrine: A Neural Interrupt Signal for Unexpected Events”, Network: Computation in Neural Systems, n° 17, 2006.

ELLSBERG D., “Risk, Ambiguity and the Savage Axioms”, The Quarterly Journal of Economics, vol. 75, n° 4, 1961, pp. 643-669.

KNIGHT F., Risk, Uncertainty and Profit, 1921, réédité en 1964, Augustus M. Kelley, New York.

PAYSAN-LENESTOUR E. ; DUNNE S. ; BOSSAERTS P. ; O’DOHERTY J.P., “The Neural Representation of Unexpected Uncertainty during Value-Based Decision-Making”, Neuron, vol. 79, 2013.

PAYSAN-LENESTOUR E. ; BALLEINE B.W. ; BERRADA T. ; PEARSON J., “Variance After-Effects Distort Risk Perception in Humans”, Current Biology, n° 26, 2016.

SOLTANI A. ; IZQUIERDO A., “Adaptative Learning under Expected and Unexpected Uncertainty”, Nature Reviews Neuroscience, n° 20, 2019.

YU A. ; DAYAN P., “Expected and Unexpected Uncertainty: ACh and NE in the Neocortex”, Advances in Neural Information Processing, 2003.