« J’avance masqué1. » La devise de René Descartes illustre la prudence du philosophe bâtisseur de la rationalité en un XVIIe siècle européen où il est malvenu de contester la religion chrétienne. Descartes avait également assigné à l’homme de « se rendre maître et possesseur de la nature ». L’irruption du Covid- 19 en 2020 nous rappelle pourtant que la nature peut encore imposer sa loi à l’homme, et que les pandémies constituent un risque rare mais d’ampleur considérable lorsqu’elles se réalisent. Les recommandations de Louis Pasteur, exigeantes, sont sans doute la meilleure réponse prophylactique, qui a cependant du mal à s’adapter aux contraintes d’une économie ouverte.

Les pandémies sont des épidémies transcontinentales, qui se situent à l’échelle mondiale. Jusqu’aux découvertes de Louis Pasteur à la fin du XIXe siècle, ces pandémies étaient très souvent associées à une malédiction d’ordre divin. L’un des fondateurs de la méthode historique, Thucydide, établit ainsi un tableau clinique de ce qu’il est convenu d’appeler « la peste d’Athènes » dans La Guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant J.-C. : « On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins qu’on vous prodiguait. Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d’une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l’un nuisait à l’autre. Aucun tempérament, qu’il fut robuste ou faible, ne résista au mal2. » « Pandémie » entre dans la langue française en 1740, c’est-à-dire peu après le retour de la peste à Marseille en 1720. Une jeune historienne vient d’y consacrer un travail novateur : « Vingt-sept mois de confinement, quatre ans pour rouvrir complètement la cité, la moitié de la population disparue3. » Un avis au public du 13 juin 1722, soit près de deux ans après le pic épidémique d’août 1720, rappelle encore l’impératif de confinement : « De par le Roy. Avis au public. On fait savoir qu’il est défendu à toutes personnes de quelque âge, sexe et condition qu’elles soient, de changer de maison, et de transporter de l’une à l’autre, sous quelque prétexte que ce puisse être, aucuns meubles, hardes, linges ni autres effets, à peine d’être mis en quarantaine, et tous lesdits effets brûlés…4 » La ville de Marseille est donc séparée du royaume par un cordon sanitaire gardé par l’armée. Toute la Provence est également mise en quarantaine le 14 septembre 1720. Mais la peste arrivée à Marseille le 20 juin 1720 a déjà essaimé : Toulon connaît en définitive la même mortalité effroyable que Marseille, soit plus de 50 % des habitants. Les bactéries (dont les bacilles sont des représentants) se distinguent des virus en ce qu’elles se reproduisent spontanément, alors que les virus ont besoin de prendre le contrôle d’une cellule pour se reproduire. Il convient de distinguer car la peste, la tuberculose, le choléra sont des infections bactériennes. Feu Mirko Grmek, historien des paléopathologies5, distingue quant à lui épidémie et pandémie : « Une épidémie est une maladie en expansion, quel que soit le nombre de sujets atteints. Par exemple, la lèpre qui atteint (en 1991) 12 à 14 millions d’individus n’est pas une épidémie car le nombre de malades est à peu près stationnaire. On parle dans ce cas d’une endémie. Une pandémie, elle, est une épidémie qui n’est plus localisée et qui occupe déjà une aire transcontinentale6. » L’historien auteur de L’étrange défaite consacrée à la déroute de 1940, Marc Bloch, avait coutume de rappeler que l’« incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé ». L’objet de ce papier est de mettre en perspective historique l’actualité pandémique pour y rechercher, non pas de prétentieuses « leçons », mais de modestes éléments de réflexion.

Le risque réalisé : paléopathologie des pandémies

 La référence historique qui s’impose dans la mémoire collective européenne est la peste. « Pestis » signifie « épidémie » en latin, un terme générique qui désigne une maladie étendue sur une grande échelle. Il n’est pas du tout certain que l’épidémie d’Athènes du Ve siècle avant J.-C. ait réellement été une poussée pesteuse. On situe plutôt la première occurrence de la peste dix siècles plus tard sous l’empereur byzantin Justinien (527- 565 après J.-C.), d’où son nom de « peste justinienne » : l’Empire aurait perdu 25 % de sa population, Constantinople 50 %. Pour les Européens, la peste est associée au fléau qui ravagea l’Occident médiéval à partir du milieu du XIVe siècle environ. Parti de… Chine (déjà), le bacille suit les routes de commerce, et a pour vecteur principal le rat noir qui s’invitait dans les cargaisons des navires marchands. Les estimations des contemporains et les reconstitutions des historiens7 confirment l’ampleur du choc démographique : probablement un tiers des Européens, peut-être jusqu’à 50 %, meurent, on ne sait trop, en ces âges anté-statistiques, où les survivants cherchent à se sauver et à enterrer au plus vite les « pesteux », ou à brûler les dépouilles. Le tableau de Michel Serre, témoin de la peste de Marseille en 1720, Vue de l’hôtel de ville pendant la peste en 1720, montre en plein centre-ville un amas de cadavres que les Marseillais peinent à évacuer8. Les lieux d’échanges sont surexposés au risque contagieux : « Chaque lieu, chaque port devient un foyer à partir duquel se propage la maladie9. » S’appuyant sur l’expérience heureuse du port adriatique de Raguse (Dubrovnik) en 1377, des autorités imposent la quarantaine, quarante jours d’isolement le temps que les sujets à risque ne soient plus supposés contagieux. Les pouvoirs politiques réalisent que la seule « prévention » possible impose des décisions radicales d’isolement, sévèrement appliquées. Or il y a bien souvent conflit entre pouvoir médical et pouvoir commercial, entre impératif de santé publique et pression marchande. Ainsi de l’arrivée de la peste à Marseille en 1720 : « Dans le déni de l’épidémie a peut-être joué aussi la culpabilité du premier échevin de la ville, Jean-Baptiste Estelle, qui possédait une partie de la cargaison du Grand Saint-Antoine, »10 bateau par lequel apparemment le bacille a débarqué. On songe au précieux temps perdu, début 2020, par la Chine qui a tardé à reconnaître l’épidémie de Covid-19 pour ménager les intérêts de la mégapole de Wuhan et la crédibilité du pouvoir communiste : expert en désinformation, l’implacable Xi Jinping a minimisé la mortalité réelle, et présente désormais la Chine comme brillamment sortie d’affaire. Conflits au sein des pouvoirs politiques qui n’osent étiqueter le mal comme dangereux, et au sein de la communauté des médecins qui n’arrivent pas à un consensus scientifique. Marseille, 1720 : « La principale cause qui peut expliquer la lente reconnaissance du mal serait la difficulté qu’ont les médecins et chirurgiens qui examinent les premiers malades de conclure unanimement à la peste11. » Marseille, 2020 : le professeur Raoult considère que la chloroquine est une molécule efficace contre le Covid-19, mais ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté médicale. Arbitrer rapidement entre impératifs sanitaires et économiques, choisir entre santé publique et richesse des nations : les enjeux n’ont guère changé. Et à vouloir ménager les deux, on perd tout : maîtrise de la pandémie, de l’économie, de l’opinion publique. Or, en phase de crise singulièrement, comme le rappelait Pierre Mendès France : « Gouverner, c’est choisir. »

Variole, choléra, grippe, tuberculose et VIH constituent cinq autres précédents pandémiques. La variole décime les populations indiennes du Nouveau Monde au XVIe siècle, quand les Conquistadors espagnols semblent immunisés. L’historienne Anne-Marie Moulin souligne que « le choc microbien […] est resté asymétrique : l’Europe a transmis à l’Amérique bien plus qu’elle n’en a reçu12. » Le choléra a frappé l’Europe jusqu’au XIXe siècle, telle la Provence, encore, en 1834-1835, source d’inspiration pour Jean Giono et son roman Le hussard sur le toit (1951). Les spécialistes constatent une septième flambée pandémique en 1961, quand une nouvelle souche est identifiée dans les années 1990. La grippe, qui mute tous les ans, est attendue mais ne frappe mortellement que les personnes fragiles. La grippe espagnole a en revanche marqué la mémoire collective européenne. Le pic de surmortalité est considérable : plus de 200 000 morts en France, des millions en tout13, soit bien plus de morts que le Covid-19 à ce jour. Ce rappel minimise évidemment la nocivité du Covid-19. Des points communs avec la pandémie actuelle ressortent : la volatilité du virus qui se propage très vite par la voie aérienne, le pronostic mortel lorsqu’il affecte un patient à risque, poilu de retour du front ou civil de l’arrière fragilisé par les privations. Là aussi, l’exposition au risque mortel du virus concerne avant tout des sujets précisément « à risque » : aujourd’hui ce sont les personnes âgées, les insuffisants cardiaques, les insuffisants respiratoires qu’il convient de protéger. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère qu’il y a pandémie grippale lorsque le virus frappe des populations dont le système immunitaire n’a pas (encore) de défense. La tuberculose a laissé le souvenir d’une « grande tueuse », de malades rongés par la toux, de sanatoriums de montagne, avant que Robert Koch n’isole le bacille en 1882 et surtout qu’un vaccin ne soit découvert. Dernière pandémie récente : le VIH. Une pandémie exceptionnelle. Par sa nature, puisque le virus détruit les barrières immunitaires et contredit par là le principe même du vaccin. Par sa diffusion rapide, depuis les groupes surexposés (homosexuels, prostitué(e)s, toxicomanes), jusqu’à toute la population par voie sexuelle en cas de rapport non protégé avec un partenaire infecté. Autre élément de parallèle : le désarroi des médecins face à la flambée initiale du virus dont les symptômes surprennent, remettant en cause les protocoles éprouvés de soins. Ainsi des hémophiles infectés par le VIH, par transfusion de sang contaminé14. Avant l’arrivée du VIH, il était de bonne pratique de transfuser régulièrement les hémophiles, comme les premiers infectés du Covid-19 se sont vu prescrire des anti-inflammatoires : le bon réflexe thérapeutique habituel s’est dans les deux cas révélé source d’aggravation du virus, voire d’infection dans le cas des hémophiles.

La mauvaise nouvelle de ce regard dans le rétroviseur : les pandémies reviennent toujours. Les bonnes nouvelles : les pandémies connaissent une courbe en cloche avec une flambée, un plateau, un repli. Parallèlement, l’histoire nous montre que les virus comme la grippe espagnole ou le Covid-19 frappent mortellement des sujets qui présentent déjà des profils « à risque ». Plus rassurant enfin : au-delà des anticorps et des saines réactions immunitaires « naturelles », la science a pu apporter des parades efficaces, et singulièrement des protocoles prophylactiques universels.

Le risque apprivoisé : parade pasteurienne

 « Des assurances pour l’au-delà » : l’historien Philippe Ariès15 rappelle que face au malheur – singulièrement les vagues pandémiques synonymes de surmortalité –, nos ancêtres recherchaient non pas des garanties médicales ou assurantielles, mais l’espérance d’un salut dans l’au-delà. Son collègue Jean Delumeau, récemment décédé, arrivait à la même conclusion dans son livre Rassurer et protéger (1992). Il en reste quelque chose aujourd’hui : n’appelle-t-on pas encore les hôpitaux « Hôtel-Dieu » ? Et des sites de soins prestigieux gardent des noms de saints : Saint-Antoine, Saint-Roch… La peste fait exploser les cadres sociaux, et c’est la peur déraisonnée qui sert alors de mauvais guide aux populations hantées par l’angoisse de l’infection : « La peur panique pousse des enfants à abandonner leurs parents mourant, des parents à jeter leurs enfants à la rue […] Dans une situation aussi exceptionnelle […] il n’y a plus de place que pour les sentiments extrêmes, la lâcheté […] l’héroïsme16. » Héroïsme. Un mot que l’on croyait passé de mode. Pour l’opinion publique française du printemps 2020, l’héroïsme a changé de camp : il n’est plus perçu comme exclusivement militaire, mais civil, tant il est vrai que l’engagement hors du commun des personnels soignants français a compensé les pénuries, parfois élémentaires, de matériels de soin. La rhétorique convoquée est d’ailleurs bien celle de la guerre, avec des bulletins quotidiens du « front » épidémique, sur l’« offensive » du Covid à « endiguer », sur l’économie à « mobiliser » et « convertir » à l’effort de production, d’obus hier, de masques aujourd’hui17. Le risque infectieux est statistiquement décuplé par les circulations de la mondialisation, quand bien même la mondialisation n’est pas coupable, selon un raccourci qui (ré)apparaît souvent dans l’opinion commune. Hier, comme le souligne Mirko Grmek : « Le choléra aurait-il connu les explosions que l’on sait s’il n’y avait eu la conquête britannique de l’Inde, les guerres coloniales, les mouvements de population qui s’ensuivirent ; s’il n’y avait eu dans nos villes un certain type de réseau hydraulique ?18 » Aujourd’hui, la route du virus a logiquement emprunté une artère de la mondialisation depuis une des usines du monde à Wuhan en Chine. C’est pourtant au début de la première mondialisation contemporaine, la deuxième si l’on compte celle des grandes découvertes et du choc microbien dans les Amériques, que Louis Pasteur a fait faire un saut à la connaissance virale : en 1885, Pasteur découvre le vaccin contre la rage. Pasteur donne son nom à l’Institut qui, après avoir servi de berceau aux codécouvreurs français du VIH, les professeurs Françoise Barré Sinoussi et Luc Montagnier – récompensés du Nobel en 2008 –, est aujourd’hui un des meilleurs centres de recherches de virus et de vaccins au monde. Pasteur a eu un brillant disciple, Mérieux, qui a fondé l’institut éponyme de Lyon. Dès 1887, les États-Unis instaurent un dépistage bactériologique pour les immigrants à New York. La nouvelle angoisse des immigrants est donc d’être refoulés à l’arrivée, comme un personnage du film de James Gray, The Immigrant (2013). 1894 : Alexandre Yersin isole le bacille de la peste en Asie. Le général Gallieni pouvait dire à peu près en même temps lors de la conquête de Madagascar : « J’ai deux ennemis : la forêt et les maladies » (tropicales) qui décimaient ses troupes. Mais la colonisation permet aussi à des scientifiques, singulièrement des médecins militaires, de faire progresser la connaissance des virus, comme l’a montré l’historienne Claire Fredj dans ses publications19. Les travaux fondateurs de Pasteur ont permis de comprendre et donc de définir une parade efficace aux virus. Le triptyque prophylaxie/prévention/précaution fait désormais foi et remplace les prières adressées à l’au-delà. Le protocole pasteurien est ainsi à la base de toutes les mesures de lutte contre les flambées virales. Encore faut-il l’appliquer scrupuleusement et universellement : en France, à l’inverse de la Corée du Sud, de Taïwan ou du Japon, les rappels à l’ordre pasteurien, les recommandations quotidiennes des autorités sanitaires contrastent avec des pratiques individualistes irresponsables, ou même franchement provocantes de résidents de certaines zones habituées au « non-droit. » L’histoire des virus est pourtant aussi celle du temps long : le virus de la variole découvert, empiriquement, par Jenner en 1796, est considéré comme éradiqué dans les années 1980… au moment où le virus du VIH apparaît ! Il ne faut donc pas confondre la flambée épidémique, la face émergée de l’iceberg viral, de l’éradication du virus lui-même. « Une épidémie suit une courbe exponentielle en forme de S. Quand elle apparaît, on ne s’aperçoit pas tout de suite de son importance. D’où un premier palier. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que se produit une forte poussée […] Mais vient un moment où un grand nombre de gens susceptibles d’être atteints est infecté, l’immunité et la résistance des uns contrebalancent la vulnérabilité et la disparition des autres. La courbe fléchit, c’est un second plateau20. » C’est bien la logique du déconfinement actuel : l’hypothèse d’une exposition « raisonnée » au virus pour permettre le développement « naturel » des anticorps en l’absence de vaccin. On ne peut vivre éternellement confiné et laisser l’économie à l’arrêt : ce serait abusivement convoquer le « principe de précaution » et succomber à l’utopie d’un impossible « risque zéro ».

Isoler les personnes infectées pour éviter la propagation du virus, adopter une hygiène répétée et irréprochable, se maintenir à distance les uns des autres, nettoyer toutes les surfaces réceptacles d’un virus vigoureux, confronter les populations pour susciter une réaction immunitaire et des anticorps « naturels » : tels sont les enseignements appliqués de Pasteur, dans l’attente d’un vaccin qui constituera un jour la réponse durable à un virus dont les formes graves se révèlent mortelles.

Le risque contrôlé : impératifs catégoriques

 Les principes scientifiques évoqués font sens pour les habitants des pays développés qui, depuis Pasteur, ont connu La grande évasion21. Philippe Ariès considérait pareillement que dans nos sociétés industrielles contemporaines, dès le XIXe siècle, « la mort est devenue un scandale » en ce qu’elle est désormais plus rare et que, hormis les accidents individuels ou collectifs comme les guerres, elle coïncide statistiquement plutôt avec la vieillesse. On peut pareillement dire, avec le Nobel d’économie Angus Deaton, et les démographes, que la maladie et ses affections mortelles sont aussi devenues des « scandales ». Dans les pays développés, les tueurs en série qu’étaient les bacilles de la tuberculose, les maladies cardio-vasculaires ont été, soit éradiqués par des vaccinations, soit amoindris par des politiques de dépistage, de prévention et d’encadrement médical. Rien de tel dans les pays en développement (PED), singulièrement les pays moins avancés (PMA). On peut donc être inquiet quant à la diffusion du Covid-19 en Afrique subsaharienne par exemple. Nicolas Baverez rapporte ainsi que « les épidémiologistes estiment que le quart de l’humanité sera touché, soit deux milliards d’individus, entraînant entre 5 et 7 millions de morts. Ce bilan serait inférieur aux 50 millions de morts de la grippe dite « espagnole » en 1918, mais très supérieur à celui de la grippe asiatique en 1957 (de 2 à 4 millions de morts), de la grippe de Hong Kong en 1968 (1 million de morts), du virus Ébola (15 000 morts)22 ». Le président-directeur général du réassureur Scor, Denis Kessler23, expert dans l’appréhension et la couverture des grands risques, rappelle pourtant qu’à Davos, fin janvier 2020 encore, personne n’envisageait le Covid-19 comme une menace de portée mondiale. Le même Kessler évoquait même la possibilité d’une « nouvelle trajectoire de l’histoire ». Effectivement, la pandémie a fait ressurgir les frontières, a rappelé que les États restaient toujours décideurs (et réassureurs ?) en dernier ressort… Or Grmek soulignait que seules les maladies exclusivement humaines et transmises d’homme à homme pouvaient être éradiquées24. On ne connaît pas avec certitude l’origine du Covid-19, mais le virus semble bien d’origine animale, chauve-souris plus probablement que pangolin. En France, les soignants ont récemment surcompensé en investissement humain la faiblesse de leurs équipements pour endiguer avec succès la vague pandémique : la question est aussi de savoir comment sont (et seront) affectés les 11 à 12 % de PIB consacrés à la santé25.

Hippocrate conseillait déjà au Ve siècle avant J.-C. aux populations menacées de mauvais « virus » de s’installer dans des endroits éloignés des foyers infectieux. Empiriquement, les autorités politiques ont instauré quarantaine, cordon sanitaire et destruction des vecteurs supposés des flambées pandémiques, comme à Marseille face à la peste il y a trois siècles. Depuis Louis Pasteur, les médecins et les organisations de santé, organismes de veille sanitaire, ministère de la Santé, OMS, savent scientifiquement surveiller, mesurer, prévenir et lutter contre les pandémies. Trop souvent pourtant, les médecins ont tardé à énoncer un diagnostic consensuel, et les pouvoirs politiques à trancher entre impératifs sanitaires et nécessités économiques : les épidémies ont alors mis ce temps perdu à profit pour muer en pandémies. Mirko Grmek, fin connaisseur des paléopathologies, nous rappelle qu’il est illusoire de vivre dans un monde aseptisé. Pasteur aurait sans doute repoussé un tel scénario utopique, tant la seule parade durable sur le plan scientifique, pour des animaux vivant en société, demeure la constitution d’une immunité collective par la capacité de presque tous à produire des anticorps ; dans cette attente il faut protéger particulièrement ceux que la maladie met le plus en danger. Nos contemporains pressés de trouver des « responsables » succomberaient-ils à une poussée de fièvre, irrationnelle celle-là ? Dans « Les animaux malades de la peste26 », Jean de La Fontaine leur répond à trois siècles de distance. Le fabuliste montre le roi convoquer l’assemblée des animaux pour que l’un d’entre eux endosse la responsabilité de la pandémie, considérée comme une punition divine à une faute ici-bas. Tous se confessent, à commencer par le lion, roi des animaux. Mais tous se défaussent. La chute montre que l’opinion recherche et trouve un bouc émissaire facile en l’âne, hâtivement désigné comme responsable de la peste pour avoir brouté l’herbe d’un pré :

« A ces mots on cria haro sur le baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

Notes

  1. Descartes : « Larvatus prodeo », « J’avance masqué ».
  2. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, tome II, 51, cité par Claude Mosse, Histoire d’une démocratie : Athènes, Seuil, 1971, p. 69.
  3. Fleur Beauvieux, « Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, n° 471, mai 2020 ». Article tiré de sa thèse, « Expériences ordinaires de la peste. La société marseillaise en temps d’épidémie, 1720-1724 ».
  4. Avis au public du 13 juin 1722. Cité in Fleur Beauvieux, « Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, n° 471, mai 2020.
  5. Mirko Grmek, Les maladies à l’aube de la civilisation occidentale, Payot, 1983.
  6. Mirko Grmek, « Sida : l’histoire d’une épidémie », L’Histoire, n° 150, décembre 1991.
  7. Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Mouton, 1975.
  8. Fleur Beauvieux, « Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, n° 471, mai 2020.
  9. Stéphane Barry et Norbert Gualde, « La plus grande épidémie de l’histoire », L’Histoire, n° 310, juin 2006.
  10. Fleur Beauvieux, « Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, n° 471, mai 2020.
  11. Fleur Beauvieux, « Marseille en quarantaine : la peste de 1720 », L’Histoire, n° 471, mai 2020.
  12. Anne-Marie Moulin, « Le choc microbien », L’Histoire, n° 146, juillet 1991.
  13. Pierre Darmon, « La grippe espagnole submerge la France », L’Histoire, n° 281, novembre 2003.
  14. Sophie Chauveau, L’affaire du sang contaminé (1983-2003), Les Belles Lettres, 2011.
  15. Philippe Ariès, L’homme devant la mort, tome I, Seuil, 1977, p. 187.
  16. François Lebrun, Se soigner autrefois, Seuil, 1995, pp. 165-166.
  17. Hubert Bonin, Sciences Po Bordeaux et UMR 5113 Gretha-Université de Bordeaux, « Comment gagner la guerre économique. Les leçons de 14-18 », L’Histoire, 15 avril 2020. https://www.lhistoire.fr/comment-gagner-la-guerre-economique-de-14-18
  18. Mirko Grmek, « Sida : l’histoire d’une épidémie », L’Histoire, n° 150, décembre 1991.
  19. Claire Fredj, co-organisatrice par exemple du colloque « Hippocrate sans frontières. Soigner en terre étrangère au XIXe siècle (Europe, mondes atlantiques et coloniaux) », novembre 2018.
  20. Mirko Grmek, « Sida : l’histoire d’une épidémie », L’Histoire, n° 150, décembre 1991.
  21. Angus Deaton, La grande évasion : santé, richesse et origines des inégalités, PUF, 2016.
  22. Nicolas Baverez, « La mondialisation en quarantaine », Le Point, 12 mars 2020.
  23. Denis Kessler, « Ce choc peut infléchir la trajectoire de l’histoire », Le Point, 19 avril 2020.
  24. Mirko Grmek, Les maladies à l’aube de la civilisation occidentale, Payot, 1983.