Beaucoup de publications et de travaux ont fait référence au prix de la vie humaine pour sinon justifier les décisions de confinement, tout au moins questionner la rationalité de ces décisions. Ainsi Christian Gollier, dans plusieurs notes de travail, explique que si l’hypothèse d’immunité collective demande que 70 % de la population soit contaminée, alors la mortalité engendrée par le virus est telle qu’il vaut mieux confiner, y compris si les coûts pour l’économie sont exorbitants et de l’ordre de 1 % de PIB perdu par semaine de confinement.

La question qui se pose dès lors est celle du déconfinement qui, en l’absence de traitement, de vaccins et de tests, reste une stratégie très risquée. Christian Gollier estime le prix de la vie humaine en Europe à 3 millions d’euros, et à partir d’un modèle SIR (susceptible-infections-recovered) – classique en économie pour étudier les épidémies et développé dans les années 1930 –, il examine différentes stratégies de déconfinement et démontre que le choix « faustien » se pose entre deux stratégies potentiellement optimales, d’une part, un confinement dur de quatre mois de 90 % de la population pour éradiquer complètement le virus et, d’autre part, un confinement de 30 % de la population jugée fragile pendant 5 mois, et une période d’au moins un an de contamination collective, étalée dans le temps pour ne pas surcharger les services de santé. Les deux stratégies aboutissent à un coût d’environ 15 % du PIB en combinant le coût pour l’économie avec la valeur des vies perdues. En privilégiant un confinement partiel des personnes vulnérables, et en particulier des personnes âgées, il est possible de réduire le coût humain de la pandémie et son impact sur l’économie et de diviser par deux les coûts globaux. Pour autant, dans tous les scénarios, arriver à tester et isoler la partie de la population contaminée permet de réduire de manière très importante les coûts…

Dans une approche équivalente, Acemoğlu et al. développent un modèle SIR où les groupes sont différenciés entre jeunes, âges moyens et âgés. Leurs conclusions sont à peu près les mêmes que dans les modèles moins détaillés, mais permettent de mettre en évidence que les stratégies de confinement différenciées sont toujours supérieures à toutes les autres stratégies. Les coûts pour l’économie restent à peu près les mêmes et sont plus élevés que chez Gollier, ils sont d’environ 24 % de déclin du PIB aux États-Unis, mais sont beaucoup plus économes en termes de vies sauvées. Là aussi, les stratégies basées sur les tests et l’isolement des personnes contaminées sont toujours plus efficaces et moins coûteuses.

Plusieurs commentaires peuvent être faits sur ces modélisations. Le premier que reconnaissent les auteurs est que ces modèles, qui sont des systèmes d’équations différentielles, sont extraordinairement sensibles aux valeurs des paramètres et les résultats peuvent diverger avec des modifications en apparence minimes de ces paramètres épidémiologiques. Or dans le cas du Covid-19, et comme on le sait, il est particulièrement difficile à fin mai 2020 de fixer en toute certitude ces paramètres. Ces modèles permettent un cadre de réflexion utile aux décideurs, mais ces derniers ne peuvent s’affranchir d’une décision politique qui peut être plus ou moins éclairée. C’est le propre de la catastrophe : il faut accepter une certaine irrationalité des décisions prises dans l’urgence.

Le second commentaire est que ce prix de la vie humaine ne peut en aucun cas refléter un progrès dans nos sociétés, lesquelles seraient en quelque sorte « plus humaines ». Et d’ailleurs, aucun des auteurs concernés ne fait ce lien qui est plus un commentaire des politiques et des médias. Ceci est faux dans la mesure où des maladies comme le paludisme, la dysenterie et bien d’autres continuent de faire des ravages dans le monde. C’est aussi faux relativement à l’importance de la faim dans le monde et à l’indifférence presque totale face à l’épidémie de criquets pèlerins qui frappe l’Afrique australe en ce moment même et menace de faire près de 25 millions de victimes de la famine. Peut-être peut-on, si nous sommes optimistes, penser qu’une attention plus grande au prix de la vie humaine et à la définition d’un standard minimum en la matière permettrait d’organiser des systèmes de financement de la santé universels, comme le réclament la Banque mondiale et l’Organisation des Nations unies (ONU) depuis plus de trente ans.

Bibliographie

ACEMOGLU D. ; CHERNOZHUKOV V. ; WERNING I. ; WHINSTON M., “A Multi-Risk SIR Model with Optimally Targeted Lockdown”, NBER Working papers, n° 27102, National Bureau of Economic Research, mai 2020.

GOLLIER CH., “Cost-Benefit Analysis of Age-Specific Deconfinement Strategies”, Toulouse School of Economics – TSE, 25 mai 2020.