Le débat sur la réalité des ruptures dans l’histoire des sociétés a toujours existé. Pour les uns, la vie se poursuit avec des transformations progressives – les économistes diraient incrémentales –, alors que pour d’autres il y a un changement brutal, des transformations radicales des modes de fonctionnement, du marché, du travail, des biens et services ou encore du commerce extérieur. Les temps que nous vivons nous interrogent sans nul doute sur le caractère très prononcé ou non des modifications que nous connaissons. En réalité, il nous semble que la période est clairement celle d’une transition entre deux trajectoires de l’économie mondiale fondamentalement différentes, et cela pour trois raisons. Nous sommes confrontés à trois chocs simultanés, ce qui est quasiment une exception dans notre histoire : celui du vieillissement des populations, celui des innovations technologiques et de la difficile transition que cela entraîne, et enfin, évidemment, le choc environnemental marqué du sceau des évolutions climatiques actuelles et à venir. C’est cette conjonction qui crée la rupture et qui permet de considérer que les quatre mots qui vont s’imposer sont ceux de croissance potentielle, de bipolarisation, d’impuissance et de causalité renversée. La croissance potentielle, celle qui est soutenable sans déséquilibre majeur, est en diminution significative car les gains de productivité attendus de la révolution technologique ne sont pas là et nul ne peut prévoir à quel moment ils apparaîtront. La bipolarisation, c’est celle du marché du travail qui sépare comme jamais deux populations, celle des qualifiés bien installés dans la vie et celle des non-qualifiés cantonnés à des travaux très mal rémunérés. L’impuissance est celle des acteurs, et notamment celle des banquiers centraux qui ne peuvent agir sans craindre que l’énorme dette accumulée – tant privée que publique – interdise les évolutions fortes des taux d’intérêt parce que cela créerait des problèmes de solvabilité pour un certain nombre de pays. Et enfin, la causalité inversée correspond à ce changement significatif, puisque l’évolution des marchés financiers était auparavant liée à celle de la croissance réelle. Et aujourd’hui on peut raisonnablement imaginer que c’est l’inverse car les revenus associés aux marchés financiers sont très importants sur la croissance, la consommation et les revenus. C’est de tout cela dont nous allons parler dans ce numéro de Risques.

L’interview de Benoît Cœuré est particulièrement éclairante et révélatrice, à la fois du rôle majeur des banques centrales dans l’évolution économique du monde et des difficultés d’agir dans une incertitude aussi dominante aujourd’hui. De même, nous sommes tous frappés par la montée de risques majeurs jusque-là, soit inconnus, soit marginaux, comme l’est par exemple la difficulté de gérer les problèmes liés à la cybersécurité. Tous les auteurs de la rubrique « Risques et solutions » soulignent l’importance encore plus grande aujourd’hui qu’hier de la réassurance pour nous protéger des déséquilibres financiers majeurs. Au moment où chacun craint la volatilité des marchés financiers, l’émergence de chocs environnementaux, pandémiques ou géostratégiques, le secteur de la réassurance apparaît comme l’élément de protection de nos sociétés. Même perception des évolutions rapides dans le domaine du courtage d’assurance, dont le rôle grandissant s’impose à la fois comme réseau majeur de l’assurance, comme gestionnaire de risques – notamment en matière de santé ou de retraite – mais également comme révélateur de risques nouveaux. Et puis la revue Risques s’honore là également de poser un problème essentiel pour les années qui viennent, celui de la place des femmes dans l’assurance, et malheureusement, le débat animé par Corinne Cipière fait apparaître que les femmes sont souvent cantonnées dans des fonctions d’exécution et que leur place dans le management des entreprises est encore très minoritaire. Tous ces développements rejoignent de fait le constat que nous faisions, celui de ruptures profondes du fonctionnement de nos sociétés et de nos entreprises, et sur ce point-là, le secteur de l’assurance est très représentatif de ces mouvements.