Entretien réalisé par François-Xavier Albouy, Gilles Bénéplanc, Jean-Hervé Lorenzi et Daniel Zajdenweber

Risques : Qu’est-ce que le risque ? Vous avez lancé les premiers livres électroniques, c’est un risque absolu. Être romancier est-ce prendre un risque ?

Erik Orsenna : Le risque, c’est la possibilité d’être plus grand qu’on est. Le risque, c’est refuser d’être rentier de soi-même. Le risque, c’est le moyen d’agrandir le champ des possibles. Vivre sans risque, c’est vivre en dessous de soi-même. Je ne conçois la vie que comme une remise en cause permanente. J’ai en fait vécu toute ma vie partagé entre deux positions : d’un côté, j’étais maître de conférences ou conseiller d’État, c’est-à-dire statutaire, ne risquant aucunement d’être renvoyé ; mais, de l’autre côté, en tant qu’écrivain, chaque fois que je publiais un livre, des kalachnikovs m’attendaient, et de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que j’avais plus de succès. Qu’est-ce que le risque pour un romancier en dehors de l’échec des ventes ? C’est d’être ridicule, voire grotesque. J’ai écrit ainsi un livre autobiographique intitulé Longtemps, où je racontais l’histoire personnelle d’un amour fou. Si le livre est bon, on vous dit : quelle audace ! S’il est mauvais, vous croulez sous le ridicule.

Encore une fois, la noblesse de l’homme, c’est le risque. Même si on ne peut pas être sans arrêt dans le défi, il y a des gens qui choisissent toujours le repos. J’ai beaucoup réfléchi à tout cela. J’étais au Conseil d’État, j’avais donc une base. Mais à partir de cette base, on doit sans arrêt se remettre en cause. De la même manière pour le voyage. Le voyage, c’est la découverte, c’est l’éloge de l’erreur, et donc, l’erreur de l’entrepreneur qui a échoué. Au moins il y est allé. Gloire à l’entrepreneur qui a raté, à l’inverse de celui qui n’y a jamais été. Donc gloire à celui qui a essayé d’être plus grand qu’il est.

Risques : Faut-il une base pour prendre des risques ?

Erik Orsenna : C’est la question-clé. Pour prendre des risques, il faut deux choses : une base intellectuelle et, bien sûr, une base financière. Pour moi, les gens qui vont n’importe où sans se préparer ne sont pas des gens qui risquent, ce sont des suicidaires. Ils peuvent m’émouvoir, ils ne m’intéressent pas. Prenez l’exemple de Christophe Colomb, sur qui j’écris aussi un livre. On peut penser qu’un beau jour il se dit : tiens, je vais aller vers l’ouest ; sauf que c’était l’un des meilleurs marins de son temps et que, pendant plus de dix ans, il s’est minutieusement préparé. Pour moi, le vrai risque, c’est d’agir en toute connaissance de cause. L’autre base, bien sûr, est pécuniaire. Sans une assise minimale, vous ne pouvez pas vous lancer, vous n’allez pas remettre en cause en permanence votre situation et surtout celle de votre famille. Mais cette phase aussi se prépare. Pour moi, quelqu’un qui risque, qui risque bellement, qui risque noblement, est tout sauf un irresponsable.

Risques : La France ne semble plus être un pays qui prend des risques. Quelles en sont les causes ?

Erik Orsenna : Vivre si longtemps au-delà de ses moyens, comme l’a fait la France, c’est prendre l’habitude de la faiblesse, c’est transférer les responsabilités et donc les risques aux générations d’après. On fait payer ceux qui vont venir. Ce n’est en rien du risque, c’est au contraire de la rente, du viager. De manière générale, je me demande si le discours et l’action de l’État sont encore pertinents. Circulant beaucoup, je vois monter des villes un dynamisme formidable et une demande d’autonomie, notamment en matière d’énergie. Nous avons en France des « Singapour » : Lyon, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes-Rennes. La question posée est la suivante : quel est l’espace pertinent pour se développer ? À partir de quelle taille peut-on prendre un risque ? Trop grand, on se perd, trop petit, on est impuissant.

Risques : Quelle est la part de l’échec dans le goût du risque ?

Erik Orsenna : La possibilité de l’échec doit être reconnue et même célébrée. Je préfère mille fois ceux qui tombent après avoir tenté à ceux qui n’ont jamais échoué sans avoir jamais rien essayé. Et la France a reconstitué avec ses élites une sorte d’aristocratie. On naît à 20 ans en entrant dans un grand corps de l’État. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il prouver régulièrement sa légitimité et, bien sûr, multiplier les passerelles et les secondes chances. On peut être bon à 20 ans puis s’endormir à 30, devenir gâteux à 40 et malfaisant les vingt années suivantes. Redonner le goût du risque, c’est s’attaquer aux rentes, à toutes les rentes. Prenons un exemple évident : une équipe qui réussit à développer sa société, pourquoi ne toucherait-elle pas une prime ? Mais aussi pourquoi un patron qui ne réussit rien de bien verrait-il augmenter son salaire ? Voyez-vous, moi, si mes livres se vendent moins, je touche moins. On ne peut pas être à la fois dans l’économie et ne pas accepter les sanctions de l’économie. Je connais des camarades qui préfèrent vivre avec des femmes pas trop belles parce qu’ils sont sûrs de n’être jamais quittés. Je préfère prendre des râteaux, c’est mon ridicule mais c’est ma petite gloire à moi.

Risques : Quand on donne des cours sur le risque, on dit que l’origine du mot « risque » c’est le cap, le promontoire. C’est le futur.

Erik Orsenna : Ce terme est absolument passionnant, je vibre. Mais encore une fois sur une base : le risque doit être préparé, évalué, et on se lance. Le risque, c’est essayer d’avoir le maximum du savoir d’une situation. Et au-delà commence le risque. Mais avant, c’est la préparation.

Risques : Si on revient à la littérature classique, quelles sont les grandes figures de l’entrepreneur ou du risque ?

Erik Orsenna : On en a beaucoup chez Balzac avec L’illustre Gaudissard par exemple, où tous ces gens sont des entrepreneurs, des inventeurs. Il y a les Zola bien sûr, Germinal. Et puis, il y a les exemples amoureux. C’est assez amusant parce qu’en termes d’amour, il y a une biographie qui vient de paraître de Michel Winock sur Flaubert. Il s’était fabriqué un amour absolu à l’âge de 18 ans. Il disait : mon grand amour c’est elle. Et comme ça ne marcherait jamais pour toutes sortes de raisons, il disait : comme ça je suis tranquille, je suis protégé du rêve. Peinard. Rentier de la nostalgie. Dans le même domaine, il y a les Mémoires de Casanova. Il prend des coups, il y va, il s’échappe, il est vivant !

Il y a quelque chose qui m’a beaucoup frappé quand j’avais 19 ans. Georges Perros, un poète, m’a fait une distinction magnifique entre l’énergie et la volonté. La volonté, quand ça ne va pas, tu serres les dents. Ça, ce n’est pas le risque. L’énergie, c’est l’inverse. Tu regardes, tu vois la raison pour laquelle ça ne va pas, tu l’arraches et tu repars. La volonté, c’est la lancinance, la vitupération ; alors que l’énergie, c’est la vie. Pour moi, l’énergie est liée au risque. L’énergie dope, mobilise, fait aller toujours au-delà de soi. Il faut se découvrir avant de se quitter, avant de mourir.

Risques : Si on prenait un autre personnage que Christophe Colomb, qui serait l’expression même du risque ?

Erik Orsenna : Il y a un autre personnage que j’aime beaucoup, qui me fascine et sur lequel je vais essayer de faire un livre, c’est Pasteur. Imaginez ce que c’est que d’inoculer, jour après jour, de la moelle de lapin enragé à des doses de plus en plus violentes. Comment voulez-vous qu’un pays qui met dans la Constitution le principe de précaution prenne des risques ? Ce n’est pas possible. La précaution, c’est ce qu’il y a de pire en droit. C’est un principe qu’on ne peut pas préciser, qui conduit à l’autocensure. S’il y avait eu le principe de précaution, Pasteur aurait été attaqué avant même d’avoir inoculé son premier extrait de moelle.

Risques : Vous êtes ici à la Fédération française des sociétés d’assurances. Quelle image avez-vous de ce monde de l’assurance, qui à la fois va aider à développer des risques mais aussi est un vendeur de rente ?

Erik Orsenna : L’assurance est un élément-clé, c’est la base qui permet le départ. Oui à l’assurance qui permet le mouvement. Non, si elle fabrique de la rente. Pardon pour cette rengaine : je hais la rente.

Risques : Dans le monde occidental, le déclin est-il lié à l’absence de prise de risque ?

Erik Orsenna : Le risque est subalterne. L’important, c’est le projet et la confiance. Sans projet, pas de risque intelligent. Sans confiance, comment pouvez-vous risquer ? Quand le vent souffle, il y a deux solutions : soit on s’enferme chez soi et on vitupère l’époque, soit on profite du vent pour fabriquer des moulins, c’est-à-dire de l’énergie. Toutes les preuves montrent que l’Europe a choisi de s’enfermer. Espérons le sursaut. Une fois encore, je préfère le risque et la possibilité de l’échec à la chronique annoncée du déclin.

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