La crise liée à l’épidémie de Covid-19 est inédite, tant dans ses manifestations, dans les décisions politiques qu’elle engendre que dans ses conséquences : conséquences sanitaires, conséquences économiques, conséquences sociales, conséquences démocratiques mais évidemment conséquences sur notre manière d’appréhender les risques, de les anticiper et de les maîtriser. Risques a donc rassemblé une dizaine d’experts du monde hospitalier, du monde économique et du monde de l’assurance pour débattre de ce que cette crise nous démontre, des changements de paradigme qu’elle apporte, mais également du chantier colossal qui s’ouvre pour le monde « d’après ».

Risques a tout d’abord souhaité débattre des conséquences économiques et sociales de cette crise, en réunissant Patrick Artus, Christophe Beaux, Patricia Ferrand, François Ewald et Xavier Timbeau. Les conséquences économiques sont tangibles : la conjonction d’une crise de l’offre et d’une crise de la demande a mis à l’arrêt l’économie et une grande partie des travailleurs, avec de fortes différences territoriales et sectorielles. Immédiatement appréciables et pourtant encore difficilement mesurables, les conséquences sociales sont plus diffuses : si la mise en place très rapide de l’activité partielle a permis à plus de 5 millions de salariés de ne pas perdre leur emploi, l’incertitude est encore forte pour les contrats courts ou précaires et un chômage massif est à craindre à la sortie du confinement. Ce dernier a également révélé de fortes tensions entre classes sociales, des inégalités de logement à la possibilité (ou non) de redéfinir son temps de travail, en passant par la rémunération des travailleurs en « première ligne » et par la valeur sociale des métiers essentiels.

Que restera-t-il de cela à la sortie de la crise ? L’incertitude économique reste forte et les projections délicates : nul ne s’avancerait pour prédire les comportements de consommation, d’épargne ou d’investissement dans les prochains mois. Dans ce contexte, les États vont hériter d’une dette publique massive et de la difficile question du financement de la reprise, avec ses lots de partage de la charge entre différentes classes de revenus, de rôle de la Banque centrale européenne (BCE), ou encore d’impôt exceptionnel sur le patrimoine. Pourtant, malgré ces zones d’ombre, la demande citoyenne et publique est forte pour un changement de modèle. Cette crise remet en cause notre système de production (son marché du travail, ses secteurs, ses compétences, ses interdépendances), notre système de protection sociale (l’assurance chômage notamment) tout autant que notre gouvernance démocratique. Elle redéfinit le rôle de l’État dans la prévention des risques et la protection des citoyens, en sonnant le retour nécessaire de la planification, du principe de précaution et des préoccupations de long terme dans la fabrique des politiques publiques. Elle redéfinit également le rôle de l’entreprise dans cette gestion des risques et dans la protection des salariés, en bousculant son organisation sociale préexistante. Elle est en bref un bouleversement massif de nos paradigmes économiques et sociaux, et nous presse à redéfinir un monde « d’après ».

Dans un deuxième temps, Risques a proposé un débat sur l’évolution de la pandémie, en confrontant les points de vue de Laurent Abel, Denis Castaing et Arnaud Fontanet. Les réflexions quotidiennes sur les conséquences économiques et sociales de la crise liée à l’épidémie de Covid-19 ne sauraient faire oublier que cette dernière n’est pas terminée. Alors qu’une sortie de premier pic épidémique semble se dessiner en France, l’épidémie est loin d’être maîtrisée dans le reste du monde, notamment aux États-Unis qui subissent leur fonctionnement fédéral, leur absence de mécanisme d’activité partielle et une prise en charge hospitalière limitée. En France, le confinement a permis d’éviter la saturation des services de réanimation, avec ce résultat paradoxal qu’il a permis de protéger la population sans pour autant faire baisser la probabilité d’une reprise de l’épidémie. La France est-elle prête aujourd’hui à affronter un deuxième pic épidémique ? Le confinement et le doublement des places en réanimation ne sauraient masquer la pénurie de personnel et l’absence de dépistage massif. L’espoir est donc dans la recherche d’un vaccin.

Que restera-t-il de cela à la sortie de cette crise ? Tout d’abord une remise en cause totale de l’organisation des soins, de l’hôpital public et de sa capacité à maîtriser les pandémies malgré son absence de moyens – moyens absents à cause des plans d’austérité de ces dernières années, certes, mais également à cause d’un manque d’attractivité chronique porté par des conditions de travail difficiles et une rémunération souvent bien en-deçà de l’investissement de ses salariés. Il en ressort ensuite une urgence à investir dans la recherche, dans le principe de précaution et dans la veille épidémiologique mondiale en renforçant la coopération internationale en la matière, afin de se préparer plus efficacement aux pandémies et à leur gestion harmonisée. Enfin, et c’est peut-être le constat le plus inquiétant, en ressort une défiance générale croissante des citoyens vis-à-vis de la science et des scientifiques, en particulier des médecins : l’expertise devra impérativement faire son procès et conduire à des interrogations renouvelées sur les liens entre décisions politiques, opinions publiques et savoirs scientifiques. Cette étape est indispensable afin de pouvoir être ensuite transposée à d’autres grands défis économiques, sociaux et environnementaux du monde « d’après ».

Risques a enfin souhaité réunir des experts du monde de l’assurance, Thierry Derez, Bertrand Labilloy, Laurent Rousseau et Oliver Wild, afin de recueillir leur ressenti sur cette crise. À la fois employeurs, investisseurs et risk managers, la société se tourne vers les assureurs et leur demande d’empêcher les faillites d’entreprises, de relancer l’économie, et de prévenir des prochaines pandémies : leur en demande-t-on trop à la fois ?

Du point de vue sectoriel, l’assurance a fait face à une grande réorganisation interne. Alors que les métiers d’expertise et la spécificité internationale de la réassurance en faisaient un secteur de « terrain », les métiers de l’assurance ont dû accélérer leur numérisation. Les impacts financiers sur le secteur ont également été rapides et ont permis de souligner les interactions fortes au sein du bilan des assureurs : d’un côté, les passifs ont été soumis à l’irrationalité et à l’extrême volatilité des marchés financiers, tandis que l’actif a été soumis à un choc massif, directement lié à la pandémie et à l’arrêt de l’économie, particulièrement ressenti par les assureurs vie, soumis au risque de mortalité.

Le secteur est aujourd’hui confronté à une remise en cause de son modèle, et notamment celui de la gestion du risque pandémique. Alors que souvent présenté comme un secteur florissant, l’incompréhension est grande aujourd’hui pour les entreprises non assurées contre le risque de perte d’exploitation, les assureurs ne garantissant pas la couverture des conséquences économiques d’une pandémie. Pour les assureurs, il importe donc aujourd’hui d’être présents et solidaires dans la reconstruction de l’économie, via leur participation au Fonds de solidarité, ou encore via le sauvetage des entreprises ou l’aide à leur création.

Que restera-t-il de tout cela à la sortie de la crise ? Évidemment le chantier colossal et épineux de la couverture assurantielle des pandémies : le risque est-il assurable ? quels sont les besoins ? peut-on créer un pool de réassurance pandémique ? doit-on créer des corona bonds à l’instar des cat bonds et inciter ainsi les marchés financiers à participer à l’effort collectif ? Peut-être plus fondamentalement encore, les assureurs devront participer à une réflexion globale et institutionnelle sur le risk management pour ainsi guider l’État dans l’identification, l’anticipation et les moyens de maîtriser les risques majeurs. Leur expertise devra être mise à disposition pour arbitrer entre efficience et résilience, questionner la mondialisation, l’interdépendance, et l’émergence de nouveaux risques, et ainsi mieux préparer la société aux risques du monde « d’après ».

L’épidémie de Covid-19 et le confinement qu’elle impose aux sociétés sont une remise en cause inédite de nos savoirs et de nos pouvoirs. En débattant aujourd’hui de ce que nous savons et de ce que nous pouvons, Risques esquisse ici les prémices d’une nouvelle gestion économique et sociale des risques pour l’après-Covid.