François-Xavier Albouy
Directeur de recherche, chaire « Transitions démographiques transitions économiques » (TDTE)

Tithon le berger était d’une grande beauté. Éos, la déesse Aurore, l’enleva et le prit pour amant. Elle lui obtint de Zeus la vie éternelle. La vie éternelle, mais pas la jeunesse éternelle. Tithon était donc condamné à une vieillesse éternelle. Vieillard desséché, il finit abandonné d’Éos et transformé en cigale, dit la légende. Ce risque tithonien d’une longue agonie, ponctuée de pertes d’autonomie successives, menacée par la démence, ce risque d’une vie qui s’étire, d’une vie desséchée, d’une vie passive, est celui qui nous angoisse. C’est avant toute chose ce risque qui nous préoccupe. Posons par principe qu’au XXIe siècle, un système de retraite devrait permettre trois choses. La première serait de transporter de la valeur sur de très longues durées. La deuxième serait de permettre à tout un chacun d’organiser son temps entre travail, formation et loisir sur toute la durée de sa vie adulte. La troisième serait de compenser la mutualisation du risque viager, et non pas seulement celui des inégalités dans l’espérance de vie, mais aussi celui des inégalités dans l’espérance de vie en bonne santé : le risque tithonien.

Les arbitrages entre travail et loisir au long de la vie

Un changement profond de la nature des systèmes de retraite est en effet intervenu avec le vieillissement démographique. Si historiquement, au début des systèmes de retraite, il s’agissait d’offrir quelques années de répit aux travailleurs âgés, c’est aujourd’hui le quart de l’existence qu’ils doivent financer. Ce risque de longévité, comme le remarque André Masson, « …met en péril la soutenabilité financière de l’État providence, soumettant les pensions futures à un risque spécifique nouveau. » [2016].

Et ce phénomène de vieillissement n’est pas terminé ; très vite ce sera un tiers de la durée de vie qu’il faudra financer. Et plus la vie s’allonge, plus la probabilité de perte d’autonomie augmente et pour des durées de plus en plus longues. La perception elle-même de cette perte d’autonomie évolue et la demande d’équipements et de soins pour y remédier augmente. On peut donc s’attendre à ce que nos conceptions de la vie active, de la retraite et des âges moyens de sortie du marché du travail soient modifiées en profondeur. Et plus globalement, le système de retraite doit être repensé en tenant compte, d’une part du vieillissement de la population, et d’autre part des évolutions perceptibles du marché du travail.

Peut-être que dans le monde de demain les périodes d’activité ou d’inactivité seront moins tranchées et que les besoins de formation seront plus récurrents tout au long de la vie ? Peut-être que les retraités modifieront leur demande de travail et, puisqu’ils seront rassurés sur le montant des pensions, pourrontils plus travailler dans les nouvelles formes d’économie apportées par les technologies digitales ? Peut-être que les retraites de base pourraient se combiner avec le revenu de base ? Peut-être enfin que des solutions collectives, thérapeutiques et financières seront trouvées pour la dépendance, qui prolongeront les horizons des vies actives et supprimeront l’épée de Damoclès qui menace toutes les familles ?

Autrement dit, si une réforme systémique est nécessaire, alors autant avoir le culot de réinventer en profondeur le système pour qu’il puisse s’adapter à toutes ces incertitudes et ainsi permettre aux citoyens âgés d’être actifs en contribuant à la richesse nationale, quels que soient les sens que l’avenir donnera à ce mot, que ce soit en termes de croissance ou de bien-être.

En fait, on distinguera probablement demain une période d’activité, très étendue dans le temps, mais plus ou moins intense, et très partielle avec l’âge, pondérée d’un revenu ou d’une retraite de base et entrecoupée de périodes de formation à tous les âges et une période d’inactivité plus ou moins longue, pour des raisons de perte d’autonomie. Pour accepter cette hypothèse, il faut évidemment que le travail se soit considérablement transformé. Entre le travail d’aujourd’hui et l’activité de demain, quel sera le poids des sujétions que l’assurance, la protection sociale et les technologies permettront d’alléger ? Ainsi, la préférence pour le loisir et pour une retraite au sens actuel ne sera plus la même. À ce titre, on peut penser qu’un grand régime unifié par points est probablement par sa souplesse très adapté à des modes de vie où des arbitrages différents entre travail et retraite permettront de ne liquider qu’une partie des points ou de se retirer partiellement, d’alterner formation et activité…

Le risque tithonien

Par ailleurs, à lui seul un système de retraite ne peut remédier à l’inégalité fondamentale qui est celle de la durée de vie. Et cette inégalité fondamentale est statistiquement corrélée avec l’inégalité sociale. « Les hommes cadres vivent en moyenne 6,3 ans de plus que les hommes ouvriers, dans les conditions de mortalité de 2000-2008. Chez les femmes, les inégalités sociales sont moins marquées, seuls 3 ans séparent les cadres et les ouvrières. Quelle que soit leur catégorie sociale, les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Même l’espérance de vie des ouvrières est supérieure d’un an et demi à celle des hommes cadres » [Blainpain, 2011].

Le dicton des anciens, Mors certa, hora incerta, continue d’être vrai malgré les promesses du transhumanisme. Mais, à cette incertitude existentielle fondamentale se superpose une autre incertitude, celle d’être frappé par des maladies invalidantes et chroniques. Et si les ménages n’ont pas les moyens de se protéger de ce risque-là, il est probable qu’ils exagèrent leur épargne de précaution et qu’ils soient très hostiles à des réformes des régimes de retraite.

Si les espérances de vie tendent à converger, le vrai risque à couvrir collectivement n’est-il pas celui de la dépendance ? Si une couverture collective de ce risque n’est pas proposée, il n’y a pas de raison que les populations acceptent de travailler plus ou de réduire leur patrimoine. Autrement dit, soit la réforme est l’occasion de refondre un nouveau pacte social, appuyé sur une couverture collective des vrais risques qui menacent les personnes, soit c’est malgré l’ambition affichée, une réforme supplémentaire de nature en fait paramétrique qui continue de penser le système des retraites comme un droit acquis qu’il faut maintenir et équilibrer.

Le système qui doit s’inventer pour demain devrait rappeler cet objectif et proposer des solutions. Elles ne sont par ailleurs pas techniquement difficiles à concevoir. Il peut s’agir d’une surcotisation pour les catégories qui ont l’espérance de vie la plus élevée, par exemple. Si le problème est de faire adhérer les Français à une réforme et de leur donner confiance dans le nouveau système, notamment en ce qui concerne les jeunes, il faut compenser la mutualisation du risque viager inhérente aux tontines et aux régimes par répartition, par une compensation pour les années d’invalidité.

On pourrait arguer qu’il ne faut pas mélanger et que le risque dépendance et le risque retraite sont différents et demandent des traitements spécifiques. Certes, pour autant les bénéficiaires de ces systèmes ne voient eux qu’une et une seule vie, la leur. Si le risque réel qui les préoccupe, ce risque de déchéance financière pour soi et sa famille n’est pas protégé, même en partie, par le système de retraite, il n’y a aucune logique à ce qu’ils adhèrent du bout des lèvres à un projet de réforme et modifient leurs comportements d’offre de travail et de gestion patrimoniale.

Comment transporter de la valeur dans le temps sur de longues distances ?

La seule et unique manière de transporter de la valeur dans le temps est encore d’en créer. Si la durée finalement assez courte de la vie humaine ne lui permet pas de profiter pleinement de l’arbitrage intertemporel, comme le remarque Christian Gollier [2015], il n’en demeure pas moins qu’une dose de capitalisation est une possibilité d’investir dans le système productif et donc de préparer les créations de richesse de demain. À ce titre, la chaire TDTE1 a modélisé un régime de retraite collectif, entièrement capitalisé et assis sur un prélèvement de 2 % de tous les revenus. La démarche était de créer un nouveau régime permettant de lisser et de compenser en partie les baisses de rendement des régimes. Il en ressort que la combinaison d’un relèvement de l’âge de la retraite au-delà de 64 ans d’ici à 2040 et une surcotisation de 2 % de l’ensemble des revenus (qui peut être une réaffectation de l’épargne existante) permet de compenser plus de la moitié de la baisse du rendement démographique des régimes. Avec un principe de sous-cotisation pour les catégories socioprofessionnelles à l’espérance de vie la plus faible, cette mesure permettrait aussi d’éviter des inégalités trop fortes.

L’unification des régimes, vers un régime – tout à la fois beveridgien et qui devrait constituer des réserves – devrait permettre d’apporter plus de transparence et de souplesse au système. La capacité de changer de parcours professionnel, sans s’inquiéter des conséquences pour le montant des pensions ou de connaître à l’avance une estimation fiable de sa retraite sont deux objectifs importants.

Le régime par points autorise ces passages d’une situation professionnelle à l’autre, comme le régime notionnel. Mais parvenir à la convergence peut se révéler très douloureux ou demander beaucoup de temps. Est-ce qu’une manière élégante de résoudre ce dilemme ne pourrait consister en une couche de capitalisation avec un régime obligatoire solidariste et collectif ? Cette construction permettrait de régler les réserves excédentaires de certains régimes et de faciliter la cristallisation des droits à un moment donné. Par ailleurs, cette disposition aurait des vertus macroéconomiques comme celle de constituer un support d’investissements de long terme dirigés vers le secteur productif. Et compenser cette folie aberrante qui veut que l’épargne de long terme soit surtout investie dans de la dette.

L’hypothèse d’un régime unique où chaque euro cotisé constitue le même montant de droit demande peut-être un point focal qui pourrait être un nouveau régime de capitalisation collective et qui permettrait d’ancrer les engagements du régime par répartition sur un terrain stabilisé. Contrairement à 1945 où la survie de quelques années du travailleur pauvre était le risque social à couvrir, en 2018, c’est la survie dans la dépendance qui est le grand risque humain et financier pour les familles.

Le principe réaffirmé d’une réforme permettant « qu’un euro cotisé donne les mêmes droits pour tous » est souvent regardé comme une contrainte trop forte pour la réforme et la convergence rapide de régimes qui ont des trajectoires si différentes. Il est aussi vu comme une source d’inquiétude par différentes catégories. Ce principe est pourtant et peut-être un principe auquel le plus grand nombre pourrait adhérer, si le risque viager était en partie compensé par des prestations adaptées pour la dépendance et la perte d’autonomie, et si des étages de capitalisation collective et individuelle permettaient dans le même temps de mieux piloter les évolutions et convergences et de lisser les efforts présents et futurs. À l’intention de la réforme que tout le monde accepte, se dessine ainsi une nouvelle conception de la gestion des âges, une vision cohérente avec les modes de vie d’aujourd’hui et de demain.

Notes

  1. Tous les documents et rapports sont disponibles sur le site www.tdte.fr

Bibliographie

BLANPAIN N., « L’espérance de vie s’accroît, les inégalités sociales face à la mort demeurent » ; Insee Première, n° 1372, 2011.

GOLLIER CH., « Épargne de long terme : le cas de l’assurance vie en France », Revue de la stabilité financière, n° 19, avril 2015, pp. 139-147.

MASSON A., « Vivre (très) vieux avec les moyens requis : quels produits viagers ? », Revue d’économie financière, vol. 122 (2), 2016, pp. 193-204.