En ce début de XXIe siècle, de manière discrète, quasiment imperceptible, apparaît un phénomène en réalité majeur, un glissement sémantique qui substitue progressivement au terme risque, celui de danger. Ce n’est pas le fruit du hasard, cela correspond à la réalité de la perception d’une grande partie de la population mondiale. Celle-ci, ne se sentant plus protégée, remet en cause tous les pouvoirs institutionnels, notamment le pouvoir politique, jugé bien impuissant face aux malheurs du monde. Pourquoi ce changement est-il si important ? Parce qu’en réalité cette utilisation désormais permanente du mot danger a une signification très simple ; oui le monde apparaît comme dangereux, en raison notamment des problèmes de sécurité, des tensions géostratégiques, de l’angoisse du retour des guerres ; mais ce phénomène touche également les marchés financiers, dont chacun attend la prochaine crise, considérée comme inévitable et surtout liée au développement de produits financiers incontrôlables. Alors bien sûr on régule, on réunit les organisations internationales, mais on a le sentiment que brutalement l’histoire humaine retrouve ses vieux démons et que cette relative période de calme et de coopération n’était que transitoire. Or, on ne peut rester avec un univers de simples perceptions qui désormais guideraient nos comportements. Et cela est d’autant plus dangereux que ces perceptions sont souvent – dans leur caractère excessif – le fruit de fantasmes et d’irrationalités. C’est donc l’objectif ambitieux que s’est proposé ce numéro de Risques, attaquer les domaines qui évoquent le plus la notion de danger et tenter de ramener leur gestion dans notre univers, celui de l’exigence et de la rationalité, celui de la théorie des risques. Pour cela, nous ne nous sommes pas effrayés des thèmes à traiter puisque nous avons débuté ce numéro par l’interview particulièrement stimulante du président de l’une des plus grandes sociétés mondiales de services informatiques, Paul Hermelin, qui nous a conduits dans les arcanes de la cybersécurité et les développements de la mondialisation, bien évidemment en Inde, son territoire de prédilection.

Ensuite, dans la rubrique « Risques et solutions » nous avons étudié l’univers terrorisant des cyberattaques, dont on ne voit qu’une infime partie des risques qu’elles comportent et des conséquences énormes qu’elles peuvent entraîner, et surtout dont on ne sait pas trop aujourd’hui comment les maîtriser. Inutile de dire que ceci représente sans nul doute un terrain de développement majeur pour l’assurance dans les années qui viennent. Dans la rubrique « Analyses et défis », nous nous sommes penchés sur ce qui est également perçu comme un grand danger dans nos sociétés contemporaines, à savoir les transformations profondes des marchés du travail. Car en fait, les parcours professionnels dans les années à venir seront l’un des problèmes les plus aigus que nos sociétés auront à régler. Pourquoi ? Tout simplement parce que le monde numérique segmente de manière cruelle et malheureusement très efficace, et les très qualifiés, et les autres, c’est-à-dire tous ceux qui, classes moyennes à qualifications moyennes, travailleurs non qualifiés, se voient réduits à des travaux d’exécution sans perspectives et sans possibilités de retour dans un univers plus favorable. Car c’est la caractéristique du marché du travail aujourd’hui, cette bipolarisation qui cantonne les uns et promeut les autres sans que le passage d’une catégorie à une autre ne soit ni aisé ni prévu ; c’est à cela qu’on attribue le vote dit populiste. Mais la liste des dangers est beaucoup plus importante. Nous avons également lancé un débat sur la sécurité routière qui demeure au cœur des angoisses des uns et des autres. Partout on le voit, nous sommes enclins à nous éloigner d’un regard scientifique sur tous ces thèmes. Ce numéro de Risques participe d’un retour à plus de rigueur.